La théorie de l'information

Les lectures Lundi 17 février 2014

Réécoute
Dernières diffusions
21/08/14 WeLoveWords
19/08/14 Twittérature
La théorie de l'information
La théorie de l’information, une épopée techno-romantique française, un peu illuminée, du Minitel au web 2.0.

 

Assez parlé du darknet, revenons au Minitel, le cimetière potache des annuaires et des culottes slaves. Bien avant les dealers virtuels, il y a eu le trafic des sentiments, avec ses forums fictifs où venaient s’épancher les frustations conjugales et les solitudes contemporaines. C’est dans ces commerces roses que Pascal Ertanger, ado solitaire et entrepreneur précoce, commence son ascension.

 

De Velizy au Silicon Sentier

Millionaire à vingt ans, plus jeune pornographe de France, inventeur génial du "boîtier unique" qui concentre un accès unique au téléphone, à Internet et aux réseaux numériques, Pascal Ertanger, personnage principal de La théorie de l'information, n’a peut-être pas beaucoup d'émotions, il a au moins le mérite d’éclairer de son génie la grande cécité capitaliste.

Né à Velizy, berceau de l’utopie technologique française, il rêve, enfant, de domotique et d’aéromodélisme. Ces promesses vintage nous font sourire – à l’époque, la France y jouait sa puissance industrielle.

Nous sommes en plein dans les années 1980, grandes heures des "années fric". L’anglicisme entrepreneurial prend ses quartiers, "business" et "yuppies" mènent la danse.

 

 

C’est ici que commence La théroie de l’information, après un bref passage de morne filiation. Enfance insipide, banlieue transparente et parents ordinaires : on reconnaît d’entrée l’influence houellebecqienne, référence assumée de l’auteur.

Moins cynique que son mentor, Aurélien Bellanger prend le parti de la neutralité.

Derrière Pascal Ertanger, "challenger imprévisible et audacieux", "milliardaire atypique" on reconnaît Xavier Niel, vice-président et directeur délégué à la stratégie d’Iliad, maison mère de Free. Pascal Ertanger partage avec la 10ème fortune de France les casseroles judiciaires, la réussite à l’américaine et le dynamitage du marché des télécoms français.

Des débuts du Minitel, où il fait fortune dans la messagerie rose, jusqu’au Web 2.0, ce roman-documentaire parle d’un homme, mais surtout d’un basculement : le peuple ne consomme plus l’information, il la fabrique. Cette matière a son unité de mesure : la théorie de l’information, décrite par Claude Shannon, découpée et intercalée dans le livre:

 

 

Internet, un don de Dieu ?

Dans le Littré, ce dictionnaire des amoureux de la langue française, l’ordinateur est un adjectif qui désigne "Dieu mettant de l’ordre dans le monde." C’est cet aspect métaphysico-religieux qu’Aurélien Bellanger retient comme grille de lecture, la préférant au voyeurisme jaloux du parcours personnel.

Aurélien Bellanger, ©Catherine Hélie

 

Pascal Ertanger n’est que l’incarnation de l’avènement de la vie en réseaux. Derrière ce génie de la programmation en Basic défilent les grandes théories du Web : enjeux scientifiques, contraintes morales, bouleversements sociologiques, délires métaphysiques et ambitions prométhéennes. On y croise Jean-Marie Messier en bigot messianique, Thierry Breton, patron visionnaire, ou même Nicolas Sarkozy, croqué dans une conversation hilarante :   

On est tous les deux des entrepreneurs. Moi, mon entreprise, c’est la France. C’est plus gros que Démon, hein, mais ça gagne un peu moins… C’est injuste mais c’est comme ça.


 

La réussite de Pascal Ertanger n’aura d’égal que son isolement. Uniquement à l’aise au milieu des écrans et dans le magma du codage, il finira par se libérer de son alter-ego IRL. Xavier Niel s’inquiète à sa façon de la compétitivité de la France, de la liberté de la presse et de l’accès à l’éducation. Pascal Ertanger, démiurge post-moderne, se montrera beaucoup plus romanesque.

On appelle ça la littérature ultra-contemporaine, roman de geek pour les intimes.

 


 

Photo : ©Salomé Kiner

Retrouvez toutes les chroniques

Abonnez-vous au podcast : RSS et iTunes

Crédit Photo :

Paternité Certains droits réservés par fred_v

 

Commentaires