La machine à influencer

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La machine à influencer
Les médias sont-ils des monstres ou des miroirs ? Les miroirs de nos monstruosités, à en croire "La Machine à influencer", un essai graphique sur leur tumultueuse histoire.

Brooke Gladstone est journaliste. Elle anime depuis quinze ans On the Media sur la NPR, la radio publique américaine. Elle aurait pu signer un enième pensum de sociologie des médias, comme elle s’en coltine déjà tous les jours : « mais j’avais envie d’écrire une histoire que j’aurais moi-même envie de lire. »

Ce sera La Machine à influencer, une bande-dessinée dont la traduction française vient de paraître aux éditions çà et là. Avec Josh Neufeld, ils ont imaginé qu’elle pourrait, comme à la radio, créer un lien intime avec son lecteur en la mettant en scène : « c’est une manière de capter son attention, de l’accompagner dans ce récit complexe. »
Et ça marche : les boucles brunes de Brooke Gladstone nous promènent du Guatemala antique aux prospections futuristes de Ray Kurzweil. Un voyage dans le temps qui s’interroge sur la responsabilité des médias.

 

Les journalistes aiment le bashing. Le Figaro en a même fait sa devise, empruntée à Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. »

Lorsqu’elle est bien faite, la critique est saine. Commenter l’actualité, c’est même un des aspects de la mission journalistique. C’est peut-être, soyons fous, un des piliers de la démocratie. Aujourd’hui, la tendance est plutôt à l’objectivité : des faits, des faits, rien que des faits (vérifiés, dans l’idéal). A force de scandales, les opinions sont devenues douteuses.

 

"Nous avons les médias que nous méritons"

Plus pernicieux que le bashing journalistique, il y a le lynchâge des journalistes. C’est un sport international, et ancestral, aussi. Un peu comme le lancer du javelot.
Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer s’y adonnait : « Les journalistes sont des chiens – à la moindre petite chose qui bouge, ils aboient. »
Le dramaturge norvégien Henrik Ibsen eut également son trait d’esprit : « Il est inexcusable que les scientifiques torturent des animaux. Qu’ils fassent leurs expériences sur les journalistes et les politiques. »

Quand ce n’est pas l’appareil d’Etat, c’est l’opinion publique qui s’y colle. Dans les deux cas, pour Brooke Gladstone, cet opprobre est la manifestation d’un autre malaise. Les gouvernements craignent les « discours discordants »
Quant aux « consommateurs » - lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes – que reprochent-ils aux médias ? En vrac, le mensonge, la lâcheté, l’approximation, le racolage, la soumission, la manipulation, l’affabulation, la bassesse, etc.

 


Pour Brooke Gladstone, il y a du vrai là-dedans, et elle l’illustre par l’exemple. Ces travers sont regrettables et préjudiciables. Mais ils sont le reflet de la nature humaine, qui produit et consomme les médias : « nous avons les médias que nous méritons », conclura-t-elle, bravache.

 

Pour une consommation responsable

D’un point de vue historique, l’actualité est une forme parmi d’autres de divertissement. Le divertissement est une économie. Pour faire marcher cette économie, les médias ont recours à certains leviers : « l’actualité a besoin de conflit et de mouvement. »
Elle a aussi besoin de bonnes histoires, d’images frappantes et de chiffres parlants. Ces dérives répondent à la demande du consommateur. Occasionnellement, le consommateur se regarde dans ce miroir déformant, et se scandalise. Il pourrait assumer ce portrait et chercher à le corriger. Mais il préfère accuser « la machine à influencer », une matrice obscure qui alimente régulièrement les discours paranoïaques.

Brooke Gladstone emprunte ce concept à un disciple de Freud. Victor Tausk soignait une patiente persuadée que son ancien amant éconduit « la contrôlait à l’aide d’un appareil électrique. (…) Ce que cette patiente a fait c’est ce que nous faisons tous dans une moindre mesure : détester le messager plutôt que de prendre la responsabilité du message. On ne peut pas contrôler ce que dise les autres, mais on peut contrôler ce que l’on consomme. On peut changer les médias en consommant de meilleurs médias », expliquait l’auteure dans une interview au journal Libération.

Une consommation active et vitale, à l’heure où les technologies de l’information et de la communication  se démultiplient. Dans un dernier chapitre prospectif, statistiques et neurosciences à l’appui, Brooke Gladstone embrasse les risques et les promesses de l’ère Internet.

Combien de vues pour l’interview de Pharell Williams par la journaliste et groupie Enora Malagré ? Combien de vues pour « 365 jours au Mali », le reportage immersif de Ladj Ly ? « Nos ennemis ne sont pas ces bits numériques qui dansent sur nos écrans, mais ces pulsions neuronales qui animent nos cerveaux reptiliens »

 A bon entendeur, bisous.

 

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