La Fille

Les lectures Mercredi 29 janvier 2014

Réécoute
Dernières diffusions
21/08/14 WeLoveWords
19/08/14 Twittérature
©Esther Kiner
Vies minuscules et cœurs magistraux dans un roman bourré d’audace, de charme et de poussière.

« On n’échappe pas à la Calle, elle attend devant ta porte que tu viennes bêtement trébucher et te rompre le cou. »
La Calle, c’est le nom du trailer park où grandit Rory Dawn Hendrix, l'héroïne et la narratrice de La Fille, premier roman dynamite de Tupelo Hassman. Une aire de stationnement pour mobile-home qui n’a plus rien de la mobilité, puisque ses habitants y sont comme englués par la poisse et l’abattement.


Autour de Rory Dawn, une tribu de femmes qui ne s’encombrent pas des hommes et endossent volontiers tous les rôles : Carol, la babe-sitter de fortune, l’adolescente cruelle. La mère, barmaid au Truck Stop, qui écluse autant qu’elle sert, et qui aime beaucoup sa fille, mais mal. La grand-mère aussi, qui compose comme elle peut avec un passé poids-lourd. Ces femmes, « sales, blanches et pauvres » on les reconnaît à leurs « bouches pourries », aux « trous dans les sourires ». On les reconnaît à leurs épaules également, voutées par le poids des secrets, desquelles glissent constamment des sacs en mauvais skaï, desquelles tombent aussi les téléphones des appels à l’aide qu’elles ne veulent pas passer …

A la Calle, le pire est tu, et le meilleur n’existe pas. Pour garder l’avenir ouvert, il faut « garder les jambes fermées, » si toutefois on avait le choix, et c’est rarement le cas.

Cet horizon raccourci est d’autant plus confinant qu’il a pour cadre le grand désert du Nevada. Et puisqu’il faut grandir quand même, Rory Dawn s’invente des ruses. Parmi elles, son Manuel de la parfaite scoute qui ne la quitte jamais : « Je m’accroche à mon manuel parce que des serments pareils j’en trouve nulle part ailleurs par ici, des serments avec des mots aussi brûlants : honneur, devoir, effort. »

Très vite, on lui découvre aussi des aptitudes scolaires exceptionnelles. Concours de dictés, examens fédéraux – la sortie du ghetto pourrait emprunter le chemin de l’école. Mais ce serait sans compter sur les pouvoirs mystiques du sabotage et de la filiation : « Je m’appelle Rory Dawn Hendrix, fille arriérée d’une fille arriérée, elle-même produit d’une ligne d’arriérées. » Et le meilleur moyen de s’affranchir d’un héritage, c’est d’abord de le digérer. Commence alors pour Rory Dawn l’ascencion douloureuse de la montagne maternelle. Tendresse, colère, pitié – rien ne lui sera épargné du tryptique infernal des amours compliquées.

 Heureusement, Dawn, en anglais, c’est « l’aube », et La Fille est l’histoire d’une renaissance. A tâtons, entre les correspondances et les journaux intimes, des comptes-rendus de services sociaux aux rapports de la Cour suprême, la plume nyctalope de Tupelo Hassman nous guide dans la nuit opaque de l’enfance. C’est une de ces nuits d’été, chaude et poussiéreuse. Ces nuits si belles qu’elles frôlent la mort, et où brille l’astre noir de l’amour maternel.

Tupelo Hassman, ©Bradford Earle 

 


 

Photo : ©Esther Kiner

Retrouvez toutes les chroniques

Abonnez-vous au podcast : RSS et iTunes

 

 

 

 

 

 

Commentaires