La Faux Soyeuse

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La Faux Soyeuse
Roman noir et documentaire, "La Faux Soyeuse" raconte sans fard le ravage de l’héroïne dans les banlieues françaises.


12 septembre 1999. C’est la première page du livre, mais Franck, le narrateur, est déjà anéanti.
Par la « maladie », sa dépendance à l’héroïne, qui le secoue de « mille douleurs ».

 

 

Par sa mémoire, qui reflue en vagues boueuses et laisse derrière elle l’écume amère des regrets.

Par la réalité de sa vie, qui n’a plus grand chose de vivant, justement : « tout ce que je touche est voué à la pourriture et à la destruction. J’ai semé la violence et la mort tout autour de moi. »

12 septembre 1999. C’est la première page du livre et le lecteur est en mesure de se demander s’il va pouvoir poursuivre. L’angoisse et la douleur en guise d’incipit, il y a plus engageant comme entrée en matière. A condition de s’accrocher, on découvre bientôt que c’est cette peinture réaliste de la condition physique et mentale du toxicomane qui fait la poésie brute du livre, qui vous flanque une gifle sèche, mais vivifiante.

Ce matin difficile sert de point de départ à Eric Maravélias pour raconter l’engrenage implacable de l’addiction. Plus la journée avance, et plus le récit recule. Il remonte jusqu’à la fin des années 70, lorsque Franck n’était qu’un adolescent enthousiaste, un gamin gourmand au seuil de la vie. C’est cet appétit insouciant qui croque à pleines dents dans les premières défonces :

 

 

Le grand effeuillage

A l’époque, c’est encore le cœur qui commande au corps. Franck aime Carole. Il aime aussi, mais d’un amour platonique, Cathy, la fille de Léon, qui tient le bistrot du coin. Mais Cathy, tout le monde l’aime et la convoite, à la distance respectueuse imposée par son père.

A l’époque, Franck a encore des potes : Clarence, Hamp, Traoré, Titi, Stephen. Des blacks, des rebeus, des gitans. Les petits monstres du 9-2. Il les perdra tou(te)s : la Faux Soyeuse est une grande faucheuse. Ceux qui ne mourront pas d’une overdose succomberont au sida. D’autres tomberont pour de mauvais braquages ou de sales embrouilles. Les amitiés les plus fidèles ne résistent pas au règne animal de la came. Les amours, c'est encore pire.

On tourne les pages de ce livre comme on effeuillerait un arbre. Entre les premières défonces mystiques et le sursis des derniers shoots, le sang s’est tari dans les veines de Franck. Recroquevillé dans son appartement miteux, il ressemble à ces branches décharnées et sans sève, abandonnées par la voirie.

Ce premier roman, tissé dans les allers-retours entre ce présent, douloureux et crépusculaire, et le passé, se referme sur le lecteur comme la morsure de l'opium.

 

Documentaire urbain

L’héroïne a beaucoup inspiré la littérature. Muse clairvoyante et maléfique, elle injecte dans ces textes le vertige du risque et de la chute. Elle fixe le prix du plaisir. Elle donne toute la mesure de l’impossible satisfaction du désir.

Pourtant, aucune de ces coquetteries n’habille le texte d’Eric Maravélias. La dope, chez lui, n’a rien de romantique : « mais le manque, ça suinte et ça pue tout ce que ça peut. Ca suppure. On croirait qu’un flot de merde vous sort du corps par tous les orifices. »
Elle n’est pas romanesque non plus. La Faux Soyeuse est une histoire hyper-réaliste, une autobiographie arrangée (empirée, surtout), pour les besoins de la fiction.

Pas de doute, c’est bien près de chez nous que campe ce roman documentaire, comme s’il avait suinté sur le goudron brûlant des banlieues décharnées. Ou dans les caves aménagées de la Petite Couronne : Bagneux, Fontenay-aux-Roses, Cachan, Villejuif. Ou bien dans des taudis miteux, où même les huissiers ne vont plus.

 

Il y a d’ailleurs une remarquable tension spatiale dans ce texte. Tout y gravite à l’ombre des tours et des barres d’immeubles. Mais ils sont les seuls, littéralement, à pointer vers le ciel. Le reste - les lieux, les déplacements et les morts - converge vers le sol, ou en-dessous. On traîne dans les voitures, dans la rue, sur les parkings. On va chercher sa came dans les halls ou les caves d’immeuble. Il y a bien les quelques marches que doit gravir Franck pour rentrer chez lui, mais c’est toujours une ascencion douloureuse.

Comme si la ligne de la vie était une abscisse condamnée par le poids d’un environnement mortifère.

 


Photo : Salomé Kiner

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