L'antiterro de la peur

L'actualité numérique Lundi 21 juillet 2014

Réécoute
L'antiterro de la peur
Blocage administratif des sites terroristes et débats à l'emporte-pièces : en France comme en Royaume-Uni, les gouvernements flippés n'ont tiré aucune leçon de l'affaire Snowden.

La France a chaud mais surtout, la France a peur. Tandis que les parlementaires ont du repousser leurs vacances pour cause de session extraordinaire depuis le 1er juillet, le gouvernement a décidé de plomber encore un peu l'ambiance en dégoupillant un projet de loi contre le terrorisme. Son objectif : enrayer la vague de départs d’apprentis djihadistes français vers la Syrie, un problème devenu suffisamment grave pour que le ministère de l’Intérieur songe à légiférer à ce sujet.

Parmi les mesures proposées par le ministre Bernard Cazeneuve, il y a notamment cette idée : bloquer administrativement les sites faisant l’apologie du terrorisme, c’est à dire sans l’aval d’un juge, en sollicitant directement les fournisseurs d’accès. En d’autres termes, créer une liste noire de noms de domaines infréquentables. L'idée en soi n'est pas complètement nouvelle puisque en 2012, en réponse à l'affaire Merah, Nicolas Sarkozy avait voulu créer un délit de consultation de sites terroristes. Ce jeu des sept erreurs vient confirmer une hypothèse : la sécurité n’a pas d’odeur, et elle n’a pas davantage de couleur politique. Dans les deux cas, il s’agit d’étendre le périmètre de l’article 227-23 du Code Pénal, qui punit déjà les amateurs de pédopornographie.

Mais il y a un hic : le blocage administratif des sites est un serpent de mer radioactif qui court depuis 3 ans et la Loppsi, la loi de programmation pour la sécurité intérieure. D’ailleurs, dans un avis rendu le 15 juillet, le Conseil national du numérique estime que la proposition du gouvernement est "techniquement inefficace" et "n’offre pas les garanties suffisantes en matière de liberté" en faisant planer le spectre de la censure.

Syllogisme sécuritaire

Pour autant, la France n'a pas le monopole des sueurs froides. La semaine dernière, nos voisins britanniques ont voté le DRIP, pour Data Retention and Investigative Powers, une loi qui oblige les FAI à conserver les métadonnées des internautes pendant 12 mois à des fins de renseignement. Une délibération à l'emporte-pièces pour contourner un obstacle : il y a quelques mois, la Cour européenne de justice a rendu illégale la précédente loi britannique en matière de rétention des données.

Résultat, les parlementaires du royaume ont eu à peine quatre jours pour étudier le texte, qu’il fallait à tout prix faire passer avant le 22 juillet, date de départ en vacances des MPs (sous peine de rendre les grandes oreilles anglaises complètement sourdes). Bien évidemment, cette procédure accélérée a fait jaser, hurler même, jusqu’en Russie, où Edward Snowden a comparé la manoeuvre à celles des Etats-Unis dans le climat post-11 Septembre.

Distantes d'une poignée de jours et de quelques centaines de kilomètres, ces deux actualités dessinent un verdict sans appel : un an après les révélations de l'ancien agent de la NSA, les gouvernements semblent n’en avoir tiré aucun enseignement. Aux réponses politiques, ils préfèrent des mesures technocratiques rassurantes, comme si l'explosion du nombre de données nécessitait de garder leurs yeux encore plus ouverts qu'avant (c'est un écho à cette "démocratie algorithmique" brillamment évoquée par le chercheur Evgeny Morozov). L’occasion d'accoucher un petit syllogisme à méditer sur votre serviette de bain, entre deux romans d'Anna Gavalda : gouverner, c’est prévoir, surveiller, c’est punir, et dans nos sociétés occidentales et sécuritaires, gouverner, c’est punir.

Olivier Tesquet

 



> Retrouvez toutes les chroniques "L'actualité numérique"

 

> Abonnez-vous aux podcasts : RSS et iTunes

Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 tokyoform

Commentaires