Juifs et Musulmans à Sarcelles : le désamour ?

le Reportage de la Rédaction Mercredi 23 juillet 2014

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Juifs et Musulmans à Sarcelles : le désamour ?
Quatre jeunes interpellés dimanche 20 juillet à Sarcelles (Val d'Oise) ont été condamnés à de la prison ferme. Leur mouvement de soutien au peuple de Gaza avait dégénéré en actes antisémites. La preuve, selon certains, que le conflit au Proche-Orient s'importe en France. Mais à Sarcelles, ville traditionnellement cosmopolite, les habitants tentent surtout de panser leurs plaies.

 

Un lundi sur la Place de France. En plein coeur du quartier juif, les visages sont fermés, les regards tristes et ahuris. La "Petite Jérusalem" a mal dormi. Hier, après la dispersion de la manifestation pro-palestinienne, de violents débordements ont eu lieu. Jets de pierres contre gaz lacrymogènes. Depuis ses fenêtres, Fatou a assisté à l'embrasement.

 

Naouri, petite épicerie casher déjà visée en 2012 par une attaque à la grenade, a cette fois été entièrement incendiée. Plus loin, la grande pharmacie des Flanades n'est plus qu'un amas de tôle calcinée. Au lendemain des évènements, plusieurs dizaines de Sarcellois restent prostrés devant les décombres de leurs commerces quotidiens.

La pharmacie tenue par une famille juive a été incendiée, par Agathe Mahuet

 

A Sarcelles, ville de 60.000 âmes, cela fait des années qu'une centaine de nationalités cohabitent. Plusieurs confessions, aussi. Sur la grande dalle de béton des Flanades, les boubous cotoient les kippas, les voiles, ou les robes à fleurs.

Comme disait mon père, la plus belle religion est de respecter celle de l'autre.


 

Sa cité cosmopolitaine, Elie, qui tient une boutique de textile dans le quartier juif depuis des années, ne la reconnaît plus. "J'ai toujours pensé que Sarcelles était un laboratoire humain, un melting-pot. On a jamais eu de soucis. C'est l'incompréhension."

 

 

Beaucoup en sont convaincus : les responsables des débordements de dimanche ne peuvent être que des casseurs, venus de l'extérieur. "Les gens de Sarcelles n'auraient jamais réduit en cendres leurs propres magasins, mis en danger leurs familles, leurs appartements", assure un habitant.

 

Pourtant, parmi les jeunes interpellés, condamnés mardi soir à de la prison ferme, on trouve plusieurs Sarcellois, et un habitant de Garges-lès-Gonesses, la commune limitrophe.

A quelques rues du quartier juif, deux trentenaires appartenant au "Collectif des habitants de Sarcelles", une structure non-officielle, dénoncent de leur côté la présence de membres de la Ligue de Défense Juive, parmi les policiers qui protégeaient la synanogue. La LDJ, organisation sioniste et violente, au coeur des affrontements ? L'info est confirmée par de nombreux témoins -juifs, policiers, musulmans.

Quelque chose a changé. On me pointe du doigt comme si j'étais fautif.


 

Devant le fast-food oriental d'Hassan, une entreprise de menuiserie a été dépêchée pour sécuriser le verre brisé de la galerie commerciale. Le patron du kebab regarde les ouvriers s'activer. Son établissement n'a pas été touché par les casseurs. Mais les regards méfiants des passants, eux, l'atteignent et l'inquiètent.

 

Sur chaque trottoir de Sarcelles, on ne parle que ça. Le conflit israélo-palestinien s'importe-t-il en banlieue parisienne ? "Il ne faut pas!", supplient les aînés. "C'est un peu inévitable", commente une mère de famille de 24 ans.

Au coeur du quartier juif, les habitants tentent de panser leurs plaies. En se parlant. Par Agathe Mahuet

 

Le spécialiste des relations internationales Pascal Boniface (Iris), lui, ne se dit pas surpris par la situation. Selon lui, l'histoire coloniale française explique en grande partie que le conflit entre Israël et le Hamas trouve tant de résonnance dans l'hexagone. Avec 5 millions de Musulmans et quelque 550.000 Juifs, ces communautés installées depuis des années en France sont les plus nombreuses d'Europe.

 

Sur la Place de France, le ton est monté d'un cran. L'intervention armée d'Israël sur Gaza et le bilan humain sans cesse alourdi font surgir chez les Sarcellois de vieilles rancoeurs.

Face à cette situation, certains Juifs séfarades envisagent même de partir. "Beaucoup de mes congénères s'y préparent", assure Isaac, qui tient une boulangerie casher au coeur de la "Petite Jérusalem". Mais lui refuse d'y penser pour l'instant.

 

"On ne laisse pas comme ça toute une vie derrière soi."  Isaac assure que les choses ont bien changé. Il y a quarante ans, Juifs et Arabes sortaient ensemble danser en boîte, raconte-t-il. "C'était le paradis."

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Reportage d'Agathe Mahuet.

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