Jo de Sotchi: une surveillance sous stéroïdes

L'actualité numérique Mardi 11 février 2014

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Jo de Sotchi: une surveillance sous stéroïdes
Au-delà du festival de médailles, de noms scandinaves imprononçables et des petites blagues de Nelson Monfort et Philippe Candelero, on trouve à Sotchi une formidable farandole de dispositifs de surveillance. Partout et surtout sur Internet.

 

Pour ces Jeux olympiques, leurs Jeux olympiques, les Russes ont sorti le grand jeu. 51 milliards de dollars, déjà (là où la Chine ne culminait qu'à 40 milliards pour des jeux d'été, donc autrement plus massif), auxquels s'ajoute un impressionant dispositif de surveillance. Partout, tout le temps et aussi (voire surtout) sur Internet.

La surveillance d'Internet, nouvelle course à l'espace ?

Un arsenal qui consiste en un panachage de ce qui se fait de mieux en la matière. Un alliage subtil entre tradition et modernité: avec d’un côté (au moins) 60 000 hommes en armes -d'autres chiffres font état d'une centaine de milliers-, des sous-marins au large, des caméras, des contrôles et des fouilles à tous les étages; et de l’autre, des drones, de la reconnaissance faciale et de l’interception des communications téléphoniques et électronique.

Déploiement susceptible d'être bien "plus intrusif" et "certainement bien moins visible", comme le souligne Salon, que la bonne vieille méthode des checkpoints.

Qu'on se le dise, la Russie a décidé de faire plus fort que son rival de toujours ! Pourtant, les Etats-Unis ont su plusieurs fois apporter la preuve, notamment avec les révélations Snowden de ces derniers mois, qu'ils n'étaient pas franchement des petits joueurs en matière d’espionnage sur le réseau. Un peu comme si scruter Internet était devenu la course à l'espace de ce siècle.

L'hymne russe en version karaoké.

 

"Prism sous stéroïdes"

A en croire un chercheur canadien de l'université de Toronto, Ron Deibert, cité par le Guardian, le système Russe s'appuierait en fait sur un équivalent de Prism, du petit nom donné au fameux dispositif de surveillance américain, mais "sous stéroïdes". Son petit nom à lui est Sorm, et il est tout aussi légal que Prism.

A en croire des journalistes russes qui ont enquêté dessus, le FSB -l'équivalent du KGB aujourd'hui- se consacre depuis 2010 à l'amélioration de Sorm. Quatre ans de travail pour une espionnage optimal. Avec, en ligne de mire, les Jeux olympiques.

Ce système qui était bien mais pas top -voilà un moment que la Russie ne lâche pas vraiment la bride d'Internet-, consiste en gros à un logiciel, que les opérateurs (les Orange, SFR, Free... russes) ont eu l’obligation d’installer dans leur équipement afin de scruter et de filtrer tout le trafic Internet passant dans leur tuyaux. Une technologie très fine, puisqu'elle permet de cibler des mots précis.

En clair, elle ne se contente pas de regarder qui parle à qui et quand (ce qu'on désigne par le terme de "métadonnées", les données qui encapsulent la conversation), elle ouvre carrément les conversations et regarde ce qui est dit. C’est ce qu’on appelle du DPI, pour "Deep Packet Inspection".

Une solution technologique que la France connaît parfaitement, dans la mesure où des boîtes bien de chez nous l'ont vendue à des régimes tels que la Libye de feu Kadhafi, ou la Syrie de Bachar el-Assad.

Les autorités russes peuvent donc piocher à leur gise dans les communications qui transitent par Sotchi, sans que les opérateurs, ni (évidemment) les internautes, ne le sachent. Et si les services de renseignements ont tout de même obligation de demander un mandat pour consulter le contenu de ces conversations, ils ne sont en revanche pas tenus de montrer ce mandat à qui que ce soit, précise encore le Guardian. Une subtilité procédurale fort pratique.

Redouter l'Etat plus que les hackers russes

Contrairement à ce que certains médias jamais avares de sensations fortes ont pu annoncer, mieux vaut donc redouter l'Etat russe que les redoutables hackers russes. S'il en existe bel et bien, et que la Russie est une terre fertile pour la cybercriminalité, The Verge rappelle que ces pirates sont susceptibles de frapper partout dans le monde pour peu qu'il y ait une connexion (magie de l'Internet).

Et que le fait d'aller à Moscou, à plus de 1000 km de Sotchi, pour ramasser sciemment des malwares (termes qui regroupent tous les programmes malveillants susceptibles de rendre dingo votre antivirus) sur des ordinateurs ne constituent en rien une preuve du péril hacker.

N'en déplaise à la chaîne américaine NBC qui vient d'en faire un reportage bien effrayant (de ceux avec des écrans noirs et des lignes de code vertes), en affirmant qu'il aura fallu "moins d'une minute" pour véroler les ordinateurs et appareils portables de son journaliste.

C'est d'ailleurs d'abord des autorités russes, et marginalement des hackers, dont il est question dans les recommandations de l'équivalent du ministère des affaires étrangères américain adressées aux visiteurs et athlètes de passage à Sotchi. Des conseils qui sortent légèrement de l'ordinaire -et qui font froid dans le dos:

Les voyageurs sont invités à envisager de laisser leurs appareils électroniques personnels (ordinateurs portables, téléphones, tablettes) chez eux ou à prendre des appareils qui ne contiennen pas déjà des données sensibles [...]. Si les personnes venaient à décider d'apporter leurs appareils personnels, considérez que toute communication et tout fichier stocké est susceptible d'être intercepté ou confisqué.


 

Le ton est donc donné, même si les Russes tentent de relativiser. Sans vraiment y parvenir.

L’un des responsables du renseignement, Alexei Lavrishchev, a par exemple déclaré qu'ils n'étaient pas pire que les Anglais lors des derniers Jeux de Londres, rapporte le Guardian:

Là-bas, ils ont même mis des caméras de surveillances, pardonnez-moi de le dire, dans les toilettes. Nous ne prenons pas ce genre de mesure.


 

Pas le genre des Russes qui eux préfèrent, comme l'a laissé échapper un officiel avant de rétropédaler il y a quelques jours, en placer face aux douches.

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SONS

> L'Hymne national de la Fédération de Russie. Avec dans l'article, sa sublime version karaoké en français.


 

Andréa Fradin

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