Je ne peux pas m'empêcher d'être un peu d'accord avec eux

Ma semaine à moi Samedi 19 octobre 2013

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Ma semaine à moi
C'est le genre de phrase que vous avez peut-être déjà entendu. Un ami, un collègue, un parent qui glisse petit à petit vers le ras-le-bol ambiant et les extrêmes. C'est arrivé à Elodie Font cette semaine.

 

Chaque semaine, dans le pitch de Jean-Mathieu Pernin, Elodie Font vient nous raconter sa semaine. Et cette semaine, sa voix cassée qui aurait dû mettre trois écharpes au lieu de deux, a croisé une amie. Récit.

"Il y a quelques jours, je vais boire un verre, peut-être deux, mais ce n’est pas la question, avec une amie. La conversation glisse, comme de temps en temps, vers la politique. Mon amie n’a pas 30 ans, elle bosse dans le social, elle a toujours voté à gauche, et le soir où François Hollande a été élu, elle était émue, une bouteille de champagne à la main, une rose rouge dans l’autre. C’était il y a un an et demi, une éternité que je ne l’ai plus vu pleurer pour de la politique.

Mais là, un soir de cette semaine, elle est de nouveau émue. Sa voix s’emporte, j’ai l’impression qu’elle va m’annoncer une grossesse ou un mariage, oui, je suis à l’âge où il ne se passe pas un mois sans qu’une de mes potes lâche, d’une façon plus ou moins originale, que son ventre va devenir obèse et qu’elle ne préfère pas savoir le sexe de l’enfant. 

Mais alors que je me prépare psychologiquement à entendre une nouvelle fois les cloches de l’église sonner, ce qui n’est pas, je ne vous le cache pas, mon moment préféré d’un mariage, ma pote émue ne m’annonce pas de faire-part.

Non, elle parle de son travail, et elle lâche qu’autour d’elle, ses collègues, ses clients (même si on ne les appelle pas vraiment des clients dans le social), sont de plus en plus nombreux à s’exciter sur les Roms, sur les immigrés qu’ils ne voient jamais, sur des salles de prières clandestines plus ou moins fantasmées, sur le grand satan islamique. Ils sont de plus en plus nombreux à dire ouvertement qu’ils voteront FN aux prochaines élections. Marre de ne pas avoir d’emplois, marre d’avoir à payer un loyer exorbitant, marre d’en avoir marre, marre sans plus savoir pourquoi on en a marre.

Elle me regarde et elle dit, dans l’automne qui débute : « Le pire, c’est que je les écoute et c’est horrible, hein, je ne peux pas m’empêcher d’être un peu d’accord avec eux. »

Il y a un an et demi, elle était émue de voir sa gauche de cœur gagner la présidentielle ; elle est désormais émue de sentir qu’elle glisse, elle-aussi, dans le ras-le-bol général. Et moi, je sens que l’automne entre dans ma gorge, dans mes sinus, je sens à cet instant que je vais faire cette chronique avec la voix de la crève.

Elle me rappelle, en cette fin de semaine. Elle-aussi, la phrase « je ne peux pas m’empêcher d’être un peu d’accord avec eux » la hante. Elle me dit « t’as vu cette affaire Léonarda », du nom de cette jeune fille expulsée vers le Kosovo alors qu’elle était en pleine sortie scolaire. Je lui réponds « en même temps, une sortie scolaire vers Sochaux, valait mieux se barrer » (oui, je suis drôle avec mes copines). Elle dit qu’elle a envie de descendre dans la rue avec les lycéens, avoir 17 ans à nouveau. Je lui dis : « tu te souviens, à 17 ans, nous, on était descendues dans la rue quand Le Pen était arrivé au second tour et on avait envie de vomir. »

Nous sommes en 2013, et 11 ans après ces manifs d’enfance, je raccroche en me demandant combien pensent en ce moment, avec peut-être une voix aussi cassée par le rhume que la mienne, que la sinistrose est tellement puissante et le gris du ciel tellement plombant que merde, en fait, ils sont un peu d’accord avec eux.

Retrouvez Elodie Font et . Et podcastez son billet d'humeur ici et .

 

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