Irlande du Nord : l'enfer des grossesses non-désirées

Mouv'In Europe (2014-2015) Samedi 29 août 2015

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Irlande du Nord : l'enfer des grossesses non-désirées
Il existe en Europe une nation où l'avortement est passible de prison à perpétuité. L'Irlande du Nord, profondément marquée par le sentiment religieux, semble figée, en retard de plusieurs décennies. Des militants féministes relancent ce combat.

 

Nous autres Français aurions tort de bomber le torse: le Royaume Uni a légalisé l'avortement avant la France. C'était en 1967 mais l'Irlande du Nord, territoire pourtant Britannique, fit valoir à l'époque son particularisme pour ne pas prendre part au mouvement : la religion est ancrée dans les mentalités, l'IVG risquerait de heurter les sensibilités. Tant pis, donc, pour les couples imprudents qui ne rêvent pas de paternité : les voilà obligés de s'y plier, sous peine de finir leur vie en prison.

 

L'immeuble qui abrite discrètement la clinique Marie Stopes, à Belfast © Augustin Arrivé

 

Ce n'est qu'en octobre 2012 qu'une clinique pratiquant les avortements ouvrait à Belfast. Ils ne sont prescrits que lorsque la vie de la mère est en jeu. Trois ans plus tard, la Marie Stopes Clinic (du nom d'une féministe anglaise du début du XXe siècle) semble toujours aussi clandestine, invisible aux passants, au 8e étage d'un immeuble sur lequel aucune information ne figure. N'essayez pas de demander leur avis aux voisins : personne n'ose parler. Tom, le réceptionniste, murmure que "les femmes devraient avoir le choix", mais il s'interrompt dès que des collègues entrent dans la pièce.

 

Il faut monter au 8e étage pour découvrir le nom de la clinique, sous vidéosurveillance © Augustin Arrivé

 

Le sujet est toujours aussi sensible, des extrêmistes manifestent régulièrement, tous crucifix dehors. Et sans se vautrer dans de telles démonstrations, nombreux sont les Irlandais qui grognent dans leur coin. Ainsi Raymond O'Regan, catholique et conférencier universitaire, vous expliquera que les enfants à naître ont des droits et que "parler d'avortement à la demande comme on commanderait un café" lui semble "un peu frivole dans la mesure où on ne sait pas ce que l'enfant en pense".

 

Raymond O'Regan, catholique et anti-IVG primaire "sauf si ma femme risque de mourir" © Augustin Arrivé


Emma Campbell finit sa salade à la Mac Art Gallery de Belfast. C'est une bonne nouvelle : ça signifie que la vice-présidente de l'asso Alliance For Choice n'est pas encore en prison. Elle a pourtant signé le mois dernier, avec environ 300 autres Nord-Irlandais, une lettre ouverte proclamant qu'elle avait procuré des pilules avortives à des femmes enceintes.

On se doutait que le gouvernement n'arrêterait pas plusieurs centaines de personnes d'un coup, sinon il serait ensuite obligé de faire évoluer la loi.



Elle explique s'être inspirée de Simone de Beauvoir et de son "Manifeste des 343", publié en 1971 dans Le Nouvel Obs. "A chaque fois qu'il y a eu des tentatives pour étendre la loi de 1967 à l'Irlande du Nord, deux des principaux partis politiques ont menacé de faire capoter le processus de paix, et il a fallu abandonner." Elle est persuadée que les positions changent, que l'Eglise, affaiblie en Irlande par les scandales sexuels, perd de son influence, et que les réseaux sociaux libèrent la parole des jeunes.

 

Emma Campbell, signataire d'un équivalent nord-irlandais du "Manifeste des 343" © Augustin Arrivé

 

En attendant, un millier de femmes continuent, chaque année, de voyager jusqu'en Angleterre ou aux Pays-Bas pour avorter. Celles qui n'en ont pas les moyens commandent des pilules illégales sur internet. Emma espère que le débat agitera les législatives nord-irlandaises de mai prochain. Le ministre de la justice, David Ford, a déjà évoqué l'idée de dépénaliser les avortements en cas de viol, mais rien n'est acquis.



Photo de couverture : Marie Stopes dans son laboratoire, 1904 / Wikimedia Commons

Et retrouvez les coulisses de ce reportage dans le road-tweet d'Augustin Arrivé en cliquant ici.

 

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