Internet cherche sa gauche

L'actualité numérique Lundi 19 mai 2014

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Internet cherche sa gauche
Un universitaire américain affirme que la gauche a idéologiquement délaissé Internet, laissant le champ libre aux libertariens. La défaite de la pensée ?

C'est une question qui revient aussi fréquemment qu'une rediffusion de La Grande Vadrouille sur TF1 : Internet est-il de droite ? Ou plutôt, la gauche a-t-elle abandonné le terrain numérique ? Et cette fois-ci, elle est posée avec acuité par l'universitaire David Golumbia dans le magazine américain (de gauche) Jacobin. Selon lui, la gauche - dans sa définition la plus large - s'est fait siphonner par les cyberlibertariens, qui gouvernent la Silicon Valley depuis deux décennies en faisant des libertés individuelles leur horizon indépassable.

Ils s'appellent Sergey Brin (le cofondateur de Google), Peter Thiel (le premier argentier de Facebook) ou Elon Musk (le Tony Stark qui veut révolutionner les transports), et ils se sont engouffrés à la vitesse de la lumière dans un impensé politique. Celui d'une gauche incapable de réfléchir collectivement à la révolution numérique.

Dans sa tribune, enrichie par InternetActu pendant le week-end (sous le titre "Le problème de la gauche avec Internet"), Golumbia prend notamment l'exemple du logiciel libre cher à Richard Stallman, fondamentalement de gauche et égalitaire, régurgité en une doctrine commerciale nommée "open source" par des cyberlibertariens allergiques à l'Etat-providence. Surtout, comme le relève Golumbia en reprenant l'argument "solutionniste" de Evgeny Morozov, ces Citizen Kane voient le monde en basse résolution :

Les cyberlibertariens pensent que les problèmes de la société peuvent être résolus en les appréhendant comme des bugs informatiques. Non seulement c'est faux, mais à bien des égards, ça ne fait qu'empirer la situation.


 

"libre" et "ouvert", mais libéral

Au-delà du jus de crâne et des incantations théoriques, on retrouve dans l'actualité des wagonnets d'exemples qui démontent à quel point le discours de libération numérique des libertariens infuse profondément dans les esprits. Prenez par exemple le nouveau lobby anti-Google monté à l'approche des élections européennes par Lagardère, Axel Springer et quelques dizaines d'autres éditeurs web européens. Comment s'appelle-t-il ? L'Open Internet Project. Et que promeut-il (en tout cas sur le papier) ? Un Internet libre et ouvert. Soit un discours "de gauche", mais des cravates on ne peut plus libérales.

Dans un Internet où règne l'idéologie de la rupture et de la table rase, ceux qui essaient de le faire tomber dans le giron d'une régulation "à la papa" (c'est à dire dans laquelle les Etats joueraient un rôle) se font logiquement taxer de ringardise. Il suffit de regarder l'accueil réservé au discours colbertiste d'Arnaud Montebourg sur le sujet, avec ses métaphores à base de Gulliver - les géants de l'Internet - et de lilliputiens - l'Europe. De quoi désespérer : un Internet de gauche est-il possible ?


Olivier Tesquet

 



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Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 piermario

 

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