Guide du loser amoureux

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Guide du loser amoureux
La formidable débâcle amoureuse de l’antihéros dominicain préféré des américains

Il annonce la couleur dès l’incipit : « Je ne suis pas un sale type ». C’est vrai, Yunior n’est pas méchant. Mais il n’est pas fidèle non plus. Magda, Flaca, Nidra ou Lora… Toutes firent au moins une fois les frais – quand ce n’est pas cinquante fois – de son appétit sexuel insatiable.

Le Guide du loser amoureux, troisième livre traduit en français de l’américain Junot Diaz, pourrait, à première vue, passer pour le catalogue de ses échecs sentimentaux. Ca l’est, et plutôt deux fois qu’une : des échecs mérités (c’est un queutard), prévisibles (ses amours « mixtes ») ou désolants (la pression sociale). Mais en réalité, le Guide du loser amoureux, c’est beaucoup d’autres choses.

C’est d’abord une langue mâtinée de jurons espagnols, de yuca et de platanos, de spaghettis al pollo, de jesucristo et de dios mio. De chatte odorantes ou mal épilées, de prothèses mammaires et de cheveux longs. Une langue chaloupée, incisive, moderne :

 « Elle aurait pu te surprendre avec une sucia, elle aurait pu te surprendre avec deux, mais comme tu n’es qu’un sale fils de cuero qui n’a jamais vidé la corbeille de sa messagerie électronique, elle t’a surpris avec cinquante ! »

Tous les drames de la vie de Yunior sont ainsi passés au tamis corrosif du style. Le cancer de son frère (« Tu meurs pas. Mais si tu meurs laisse moi la bagnole, d’acc ? »), l’immigration (C’était notre premeir jour aux Etats-Unis. Le monde se transformait en glaçon »), la précarité, la désertion du père, les malheurs adolescents (« J’avais un QI à tout casser mais je l’aurais échangé contre une gueule potable sans hésiter une seule seconde ») et tout ce qui fait le quotidien ordianire d’un jeune américain d’origine dominiciane.

 

Réconcilier dans la fiction

C’est ensuite le portrait touchant de Yunior, avatar littéraire de l’auteur, Junot Diaz. Un jeune homme de l’Amérique des années 80’, un gosse intelligent qui moisi dans les sous-sol de son appartement entre une mère bigote et un frère encombrant.

C’est également une reflexion touchante sur la dialectique de l’exil. Un sujet très fréquenté par la littérature, qui est peut-être, avec la chanson, le médium où la saudade peut le mieux exprimer ses mélopées aigres-douces : « Son fils lui manque probablement, ou le père. Ou notre pays dans son ensemble, auquel on ne pense jamais jusqu’au jour où il disparaît, qu’on n’aime jamais jusqu’au jour où on le quitte. »

Le Guide du loser amoureux commence et se termine par des voyages décevants au campo, la république Dominicaine : entre les femmes vénales et les complexes touristiques infestés de ripoux, la réalité n’y est jamais aussi ensoleillées que celle que l’on projette depuis les tours de London Terrace, New-Jersey . C’est une forme de désillusion que console l’avenir prometteur de Yunior : malheureux en amour, il n’en devient pas moins professeur à l’Université.

 

Prix Pulitzer en 2007, adoubé par le New-York Times et toute la presse américaine, Junot Diaz est encore méconnu en France, et c’est un tort. Après Los Boys  et La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, son dernier livre confirme tous les bienfaits de l’autodérision littéraire : le Guide du loser amoureux, c’est un recueil de nouvelles, mais avec une construction progressive et qui va crescendo jusqu’à la fin – une apothéose mûrie sous le soleil cuisant des phéromones et de la poisse.

 


 

 

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