Google flatte la culture française pour mieux faire de la politique

L'actualité numérique Jeudi 12 décembre 2013

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Google flatte la culture française pour mieux faire de la politique
Le lieu s'appelle "le Lab de l'Institut culturel" de Google. Il vient d'ouvrir ses portes au cœur du siège francais de l'entreprise, à Paris. Sans qu'on comprenne trop à quoi ça serve, si ce n'est occuper le terrain et négocier avec le secteur culturel français.

 

Le lieu est aménagé, les installations d'oeuvres numériques léchées, et la présentation officielle à la presse millimétrée. Pour l'inauguration du "Lab" de son Institut culturel, présenté ce 10 décembre à Paris, Google a sorti la grosse artillerie. A fait du Google, en somme.

Problème: malgré tous ces efforts, tout le monde ne semble pas avoir bien saisi de quoi il retourne. 

L'Institut culturel de Google : la mémoire numérique des oeuvres et merveilles mondiales

Commençons pas le commencement: l’Institut culturel de Google. Le projet n'a rien de nouveau: il a été lancé il y a plus de deux ans par la boîte américaine, et vise à compiler sur Internet "le patrimoine culturel", en le stockant en version numérique, explique Google. Le tout pour "éduquer et inspirer les générations futures”, précise encore le géant dans une formule dont lui seul a le secret.

Vous pouvez par exemple explorer en profondeur cette oeuvre de Munch.

L'Institut culturel consiste donc en une plate-forme, sorte de gallerie des oeuvres et créations du monde, qui permet d’accéder à tout un tas d’oeuvres d’arts, mais aussi de monuments ou de merveilles naturelles. Telle une Google Map customisée, cette plate-forme permet aussi bien de voir les Alpes, d'admirer un Van Gogh ou de se balader à l’intérieur du musée d’Orsay. Pour un résultat, il faut le reconnaître, assez bluffant: 40 000 images d'oeuvres sont disponibles, certaines d'entre elles peuvent être étudier à un niveau de détail inégalé et la recherche par date, médium, artiste... est très pratique. Le rêve pour tout étudiant en Histoire de l'art ou Arts Plastiques.

Et le Lab alors, de quoi s'agit-il ? "Excellente question" nous répondraient les responsables du projet de Google, qui, aussi curieux que cela puisse paraître, ont commencé leur présentation par là: tout le monde se demande pourquoi ce machin culturel existe et à quoi il sert.

"Why?", la question qu'on pose sans arrêt à Google sur ces projets culturels / Andréa Fradin

 

Le Lab, où comment flatter la culture

A en croire les explications officielles, le Lab est déjà un lieu physique, IRL comme disent les gens de l’Internet, situé à Paris, dans le siège de Google France. Par contre, ont insisté les intervenants, ce n'est ni un musée, ni un lieu ouvert au public -ou très rarement.

Google explique que le Lab est davantage là pour “partager avec la communauté culturelle”, “encourager la recherche”, en permettant notamment la rencontre de la culture et des nouvelles technologies, organiser des débats ou bien encore permettre à des artistes de venir utiliser des outils à la pointe. Dans le Lab de Google en effet, ils trouveront imprimante 3D, écran géant interactif, ou appareil photo Gigapixel (du genre à permettre des clichés en hyper haute résolution). Il y a même des fers à souder, c’est dire si c’est chouette.

Des fers à souder chez Google, par Andréa Fradin

Voilà pour la communication officielle. Pas certain en revanche qu’elle ait réussi à convaincre. A la fin de la conférence de presse un journaliste a en effet redemandé “pourquoi?”. "Pourquoi ce Lab?”  Pourquoi créer un lieu spécifique, rattaché à un projet qui est d’abord sur Internet? Pourquoi le faire à Paris, en France, où le gouvernement n'est pas franchement le premier fan de Google? A quoi ça sert? Et surtout en quoi ça sert les intérêts Google?

A cela, le directeur du Google Art Project, une branche de l'Institut culturel, Amit Sood a répondu :

parce que nous sommes tous passionnés de culture.


 

Bref, la réponse est certainement à chercher ailleurs. Par exemple, du côté des relations qu'entretient Google avec le pays hôte. Il faut savoir notamment que juste avant la présentation du Lab, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti a fait savoir qu’elle n’irait pas inaugurer le soir même le lieu:

je ne veux pas servir de caution à une opération qui ne lève pas un certain nombre de questions que nous avons à traiter avec Google.


 

La diplomatie façon Google

Et d’évoquer les différents poins de friction entre la boîte américaine et la France: « la question de l'équité fiscale, celle de la protection des données personnelles, celle de la protection de la diversité culturelle et enfin le dossier des droits d'auteurs. » 

En clair, aller chez Google de nos jours (comme l'a fait, au passage, Nicolas Sarkozy en 2011), reviendrait à accepter aujourd'hui d'installer la tente de Khadafi dans les jardins de l'Elysée. Une bombe géopolitique qui ternirait l'image, les idéaux et les combats de la France.

A l'instar d'un pays, Google est en effet désormais une puissance diplomatique avec laquelle le gouvernement doit composer afin de s’y opposer ou à l’inverse, éviter les impairs. Celui de la ministre de la culture a d’ailleurs été réparé dare-dare par la ministre de l’économie numérique Fleur Pellerin qui a été dépêchée sur place le soir même. Elle ne s'est d'ailleurs pas privée de faire savoir les exigences de la France lors de son passage.

A ce titre, le Lab ressemble davantage à une tente de négociations plantée au milieu du terrain culturel français. Le directeur du Lab Laurent Gaveau avouait d'ailleurs tout de go:

Ce sera un espace de débat et de collaboration [...] pour discuter souvent âprement des exigences du secteur culturel.


 

Le Lab est donc au siège de Google France ce que sont les Alliances françaises aux ambassades. C'est un lieu de négociations culturelles, de diffusion de l'esprit Google. Qui parle plus que jamais le langage des Etats.

 


> Cette chronique introduisait la matinale du 11 décembre 2013, consacrée à Google : "L'Empire Google s'étend encore"


 

Andréa Fradin

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