Getty vient de glisser-déposer l'industrie de la photo

L'actualité numérique Vendredi 07 mars 2014

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Getty vient de glisser-déposer l'industrie de la photo
Getty Images, plus grosse banque d’images au monde, vient de lancer un service de partage gratuit de ses photos. Manière de reconnaître que les usages ont totalement submergé les lois et les modèles économiques pré-existants.

 

Prenez un mur Facebook un jour d’anniversaire. Une cinquantaine d’amis débarquent pour y souhaiter un joyeux anniversaire. Parmi ceux-ci une bonne dizaine font un effort supplémentaire en rajoutant une image, le plus souvent tirée de Google Images. Maintenant, contrôlez les papiers : qui a acquis les droits de reproduction de ces images ?

C'est absurde ? Bien sûr. Pourtant ces images triviales flottent dans l’illégalité. Au vu du caractère semi-public d’un mur Facebook, elles ne rentrent sans doute pas dans le cadre de l’exception de copiée privée. Mais qui s’en soucie ? Cela fait bien longtemps que les images d’Internet sont de fait rentrées dans le domaine public. En l'espèce, "le droit n’est plus qu’à la lisière de la légitimité", comme l'écrit le chercheur André Gunthert.

On débat sans fin du partage de musique, de cinéma, de séries, de livres, mais pratiquement jamais du partage d’images, le “glisser-déposer” sur le bureau étant la forme la plus indolore de rapt numérique.

De 65€ à gratuit

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la surprise causée par la décision de Getty Images, plus grosse banque d’images au monde, de lancer un service de partage gratuit de ses photos. L'industrie, soudainement, se réveille et propose un modèle économique adapté à des usages vieux de plus de 15 ans.

Au lieu de payer 65€ (le tarif classique pour une photo de 500px de large), les internautes peuvent dorénavant reprendre les photos gratuitement sur leur blog en embed, c’est à dire en rentrant un code html fourni par Getty, de la même manière qu’une vidéo YouTube. Environ 40 millions de photos (sur les 150 millions de la base) sont concernées.

Mais pourquoi un blogueur régulariserait-il sa situation alors que personne ne vient jamais l’embêter et qu’il n’a sans doute même pas conscience de fauter ?

À défaut de régulariser les pratiques ordinaires, Getty espère au moins devenir un moteur de recherche d’images de qualité, un concurrent de Flickr qui propose des licences Creative Commons permettant la réutilisation des photos en citant simplement la source.

"Notre contenu est déjà partout"

En disséminant au maximum ses photos sur l’Internet avec son propre outil, Getty pourra ensuite tenter de les monétiser, soit en insérant de la publicité soit en recueillant des données de navigation. C’est le modèle économique de YouTube sur ses vidéos en embed. 

En somme, Getty reconnaît que la partie est perdue: "Notre contenu est déjà partout", dit Craig Peters, un des responsables de l’agence. Les usages ont déjà complètement submergé les lois et les modèles économiques pré-existants, il n’est plus possible de s’y opposer. Getty ne peut plus que se raccrocher au wagon et tenter de choper une place sur un strapontin.

Getty décide donc d'encourager le partage plutôt que le dissuader. Et renonce ainsi à la logique du watermark sur l’image pour un watermark à l’intérieur du fichier.

 

Getty se place dans la logique des artistes musicaux qui préfèrent leaker eux-même leurs nouveaux morceaux sur Soundclound plutôt que de laisser leurs MP3 flotter en dehors de tout contrôle sur le peer-to-peer.

Si l’on s’en tient aux usages (la loi est hors de propos sur ce sujet), sur Internet, les photos sont libres de droit pour les amateurs, et soumis à un droit d’auteur pour les professionnels. Les sites de presse, gros consommateurs de photos, doivent payer pour leurs images, alors qu’on n’ira pratiquement jamais embêter un blogueur qui partage une image, et encore moins un utilisateur de Twitter ou de Facebook.

Aux Etats-Unis, Buzzfeed a de gros soucis avec cette jurisprudence des Internets. Alors qu’il aimerait bien se placer du côté des amateurs, Buzzfeed est régulièrement rappelé à l’ordre pour ses listes d’images dont souvent aucune n’a été acheté.

Buzzfeed plaide le fair use, une notion juridique américaine qui autorise le partage sous certaines conditions, dont la contribution aux progrès des arts dans le cadre d’un travail de transformation. Selon Buzzfeed, ses listes constituent un usage transformatif des photos.

Dommages collatéraux pour les agences photo

C’est totalement foireux, mais Buzzfeed obtient le soutien inespéré de Getty. Étonnamment, la nouvelle fonctionnalité de Getty ne se limite pas aux amateurs. Il est certes interdit d’utiliser les photos dans un but commercial, mais la presse n’est pas concernée. Cette décision pourrait amener à reconsidérer cette tradition qui veut que la presse soit tenue de payer pour ses photos.

Et cela ne manquera pas de créer des dommages collatéraux : pourquoi les titres de presse continueraient à s’abonner aux fils photos des agences alors que Getty, qui distribue aussi des photos AFP, les met à disposition gratuitement ? Getty renverse la table, avec la délicatesse d'un Xavier Niel.

Reste un problème majeur, que toutes les bonnes intentions du monde ne pourront résoudre : les photos Getty sont affreuses.

Vincent Glad.

 


 

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