Game of Thrones : de la schizophrénie des créateurs de série

L'actualité numérique Mercredi 07 mai 2014

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Game of Thrones : de la schizophrénie des créateurs de série
Devenus de véritables stars, les créateurs des séries à succès n'en sont pas moins sous le feu de spectateurs qui ne leur laissent aucun répit sur Internet. Une réalité dont on ne sort pas indemne mentalement.

 

[Attention, cette chronique contient quelques spoilers]

Cela fait donc cinq semaines que Game of Thrones a recommencé. Cinq semaines que chaque lundi, tel un rituel immuable qui reprend chaque année en mars, des millions d'internautes se livrent au jeu des sempiternelles polémiques, autour de thèmes qui, on ne va pas se mentir, sont toujours les mêmes.

Ultraviolence, sexisme, respect de l'oeuvre

Ainsi, invariablement, sur le podium, on a le droit à l'ultraviolence de la série, son sexisme patenté, et, en bonus track, les libertés que les créateurs de la série s'octroient avec l'œuvre originale de l'écrivain George Martin.

Entre les viols entre frères et sœurs, les meufs enceintes qui se font allégrement poignarder dans le bide ou la manière endémique de créer des liens forts avec des personnages pour mieux les dézinguer ensuite, David Benioff et Dan Weiss, les showrunners de la série, s'exposent chaque semaine à l'ire de leur public.

D'une certaine façon, cette cruauté à toute épreuve n'est pas pour leur donner tort, tant Game of Thrones enquille les records d'audience. Mais voilà, leur petite affaire que des millions de gens ne rateraient pour rien au monde ne les empêchent pas pour autant d'en prendre plein la tête chaque semaine.

Résultat, face aux sollicitations et autres critiques incessantes des internautes et des médias, Benioff et Weiss ont décidé de faire front commun, d'une part en ne répondant à rien, et surtout, en optant pour une bonne vieille technique : celle de l'autruche. Ainsi, les deux acolytes ont confié récemment qu'ils avaient fait un pacte ensemble l'année dernière : ne plus lire les commentaires sur Internet.

Face aux trolls, une seule solution

Rien de chez rien, l'abstinence ?

Chacun sachant pertinemment que ce qu'il y a de meilleur avec l'abstinence, c'est de la foutre en l'air. Weiss et Benioff ont reconnu s'être permis une exception l'année dernière après la diffusion du Red Wedding, cet épisode culte, hyper-sanglant et charnière.

Pour rappel, un paquet de personnages – qui avaient tenu un pan important de l'intrigue pendant les quatre premières saisons – s'étaient faits copieusement embrochés, sans que personne ne le voit arriver, entraînant un désarroi collectif rare dans l'histoire des séries télévisées, quand bien même l'exercice est une spécialité du genre dans Game of Thrones.

À l'heure de justifier cette décision de se prémunir des trolls, Benioff, l'un des deux co-créateurs, raconte qu'ils se sont forcés à opérer ce choix catégorique dans la mesure où, sur neuf commentaires positifs, ils avaient systématiquement tendance à ne retenir que le dixième qui, lui, était négatif.

Et le co-créateur de la série de se justifier :

« Tu te souviens toujours de ce dixième commentaire. À ce moment, tu as forcément envie de t'expliquer avec son auteur, de lui détailler le pourquoi du comment, mais tu ne peux pas. Donc, tu finis par t'expliquer avec toi-même. Et tu deviens dingue, parce que tu es en train de t'embrouiller dans ta tête, avec un mec qui s'appelle DragonQuest42, et que concrètement, tu ne sortiras jamais gagnant de cette embrouille. »

Vision allégorique d'un troll de Game of Thrones

Logés à la même enseigne

À ce stade, on oscille entre l'envie d'être sympa, de prendre Benioff par l'épaule et de lui mettre une petite tape dans le dos en lui disant « Allez, t'inquiète ma poule, c'est juste un sale moment à passer », et la furieuse volonté de le passer à tabac, et de lui expliquer que c'est le game, gros, et qu'il est l'heure de réaliser qu'on vit dans un monde sous la coupe d'une énorme machine à râler et à échafauder des théories que l'on appelle l'Internet.

Et dans le fond, cette réalité est loin d'être inhérente à Game of Thrones . Il y a quelques semaines, au lendemain de la diffusion du dernier épisode, Cary Fukunaga, le réalisateur de la série True Detective, s'était longuement épanché sur le rapport entre les artisans d'une série et son public.

Sans que l'on ne sache si Fukunaga se tape lui aussi de longs monologues internes avec un double chelou répondant au nom de DragonQuest42, il émettait, cela dit, une hypothèse intéressante : True Detective, si elle n'avait pas été diffusée selon ce modèle d'un épisode par semaine – ce qui permet de nourrir une discussion sans cesse en évolution en ligne –, n'aurait peut-être pas rencontrée un tel engouement populaire.

Car selon une bonne vieille technique de scénariste, des éléments savamment distillés étaient toujours laissés en suspens dans chaque épisode, permettant dès lors au café du commerce mondial de nourrir son besoin pathologique de commenter tout, tout le temps. Une logique presque cruelle quand on sait que nombre de ces éléments ont été complètement laissés pour mort par la suite. On se souviendra notamment longtemps de cette infernale escroquerie qu'a été le Yellow King.

Mais, cela dit, ce que l'histoire récente nous a appris, c'est qu'il n'y a pas qu'une méthode pour triompher en matière de série. Ainsi, Netflix, qui produit la série House of Cards a démontré que l'on peut très bien mettre l'intégralité d'une série en ligne d'un coup, sans que cela ne nuise à son succès populaire. Mais attention, cela ne protège pas pour autant contre les névroses mentales et autres DragonQuest42.

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