Free sans pub

L'actualité numérique Vendredi 04 janvier 2013

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Free sans pub
Le trublion des télécoms Free a mis l’Internet français en émoi. Et ce avec une simple mise à jour de sa Freebox qui permet de bloquer les publicités. Ordinateur, mobile ou tablette : tous les appareils connectés à un boîtier Free peuvent a priori naviguer débarrassés des vilains encarts publicitaires.
A priori, une bien bonne idée donc, fort commode pour les abonnés. Qui veut s’encombrer de la pub ? Sauf que les conséquences d’une telle mesure font hausser plus d’un sourcil.
 
D’un point de vue économique d’abord : sur Internet, bon nombre de sites, notamment d’informations, vivent des revenus engendrés par la publicité affichée sur leurs pages. Les bannir revient donc à taper aux porte-monnaie ces activités, déjà bien rabougris par un modèle économique fragile. D’où les coups de gueule de Numerama, bien connu des Netophiles, ou, plus cocasse, de Freenews, spécialisé dans l’actualité de l’opérateur susnommé.
 
Sans compter que seules certaines réclames seraient visées. Des petits malins sont par exemple allés vérifier du côté du site du Monde, dont le copropriétaire n’est rien d’autre que le fondateur de Free Xavier Niel, et oh surprise ! il passerait au travers des mailles du filet.
 
En fait, plus le temps passe et plus il apparaît que seuls les encarts gérés par Google, qui outre ses activités de moteur de recherche est aussi la plus grande régie publicitaire du monde, sont visés par la mesure de rétorsion de Free. Le blocage affecterait même d’autres services du géant américain... En clair, la petite mise à jour se révèlerait être une véritable opération anti-Google.
 
 
Free et le colosse de Moutnain View n’ont toujours pas réglé un désaccord commercial concernant l’acheminement des données sur le réseau. Celui-là même qui empêche les Freenautes d’accéder sans encombre à YouTube aux heures de pointes. En gros, Free veut que Google paie pour balancer toutes ses données sur le réseau de l’opérateur. Ce que refuse ce dernier.
 
Pour faire pression sur ces négociations, Free serait donc prêt à jouer les lobbyistes sauvages. Le mercenaire du Net, bien décidés à montrer son emprise sur le réseau français. Même et surtout face au géant Google. 
 
Et quitte, et c’est bien là le problème, à passer délibérement pour des sales gosses. Prêts à prendre en otage ses utilisateurs pour arriver à ses fins. 
 
La méthode est un peu nauséabonde, surtout qu’elle implique une mise à mal du concept de neutralité du Net. Principe aux fondements d’Internet et dont Free s’est souvent fait le défenseur. 
En imposant par défaut le bannissement de la pub sur l’Internet qu’il fournit à ses abonnés, Free a perdu de sa superbe dans ce combat. Car il démontre par l’exemple tout ce qu’il a pu dénoncer par le passé : un opérateur peut choisir quoi mettre et quoi enlever sur l’Internet qu’il fournit. Aux dépens de l’internaute.
 
Encore une fois, se départir de la pub n’est en soi pas une mauvaise idée, une tripotée d’applications le font déjà sur les navigateurs Internet. Mais elles opèrent sous couvert du choix de l’utilisateur, qui peut librement les paramétrer. Dans le cas de Free, l’abonné doit trifouiller les paramètres de sa box pour désactiver cette fonction. Qui ira s’activer pour se fader à nouveau une tartine de pubs ? 
 
Sauf que laisser les clés du Net aux opérateurs sous prétexte de confort revient à ouvrir la porte à d’autres types de blocage, autrement plus problématiques. Sur Internet, les mesures de bon sens peuvent avoir de graves conséquences. 

Affaire à suivre donc, même si rien n'exclut que Free revienne très bientôt sur cette mise à jour dont il ne pouvait ignorer le caractère polémique. De son côté, la ministre de l'économie numérique Fleur Pellerin a d'ores et déjà annoncé vouloir se saisir au plus vite du problème.

 

 

Et pour mieux comprendre les guerres qui se livrent dans les entrailles du Net, n'hésitez pas à lire : "La guerre des tuyaux" sur Owni !

 

Mise à jour, 17h19 : atteinte ou pas ? 

Les observateurs ne s'accordent pas tous sur l'éventualité d'une atteinte à la neutralité du Net.

Pour Benjamin Bayart, pape de la neutralité de nos vertes contrées, la politique de Free porte davantage préjudice "à la neutralité des intermédiaires techniques" qu'à la neutralité des réseaux au sens strict. Pourquoi ? Parce que la mesure de blocage s'opère non pas au coeur du réseau de Free, mais à sa périphérie, dans la box de l'usager. Et que même s'il n'en est pas informé, il ne garde pas moins la main, in fine, sur les réglages. Il peut ainsi toujours remplacer la Freebox par un modem de son choix et le problème serait ainsi balayé. Une nuance qui a son intérêt, puisqu'elle a le mérite de pointer les soucis posés par l'activité de certains intermédiaires comme Apple par exemple, dont les iAppareils font également un tri sélectif dans ce qui doit ou non figurer sur la version d'Internet qu'ils affichent.

D'autres en revanche, comme John Bergmayer de Public Knowledge, estiment que le problème n'est pas en amont mais en aval :

"Le mécanisme exact de blocage est insignifiant. [...] On aurait peut-être même une violation de la neutralité du net si un FAI envoyait des mecs chez vous vous jeter des oeufs quand vous essayez d'accéder à un service. Ce qui importe, c'est l'effet discriminatoire, et pas les moyens précis utilisés."

J'aurais tendance pour ma part à me ranger du côté de ce dernier avis, même si je mesure que les termes et la réalité qu'ils recouvrent ont leur importance, en particulier lorsqu'il est question d'un sujet si technique et ramifié. Qui plus est susceptible de faire l'objet d'un texte de loi.

 

 

 

 

Andréa Fradin

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