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Le roman feuilleton ressuscite sur Facebook, et loge dans les cités.

Lolita Pille, Sofia Coppola, Gossip Girl ou Françoise Sagan… Quand on a plus d’empathie pour la Cosette de Victor Hugo que pour l’héroïne de Hell, les problèmes de riches, ça peut laisser perplexe.

Aujourd’hui, les années fric et la domination bling sont concurrencées par la rue : la mode n’est plus aux beaux quartiers. La mode est au tier-quar.


En attendant la sortie du dernier film de Céline Sciamma, Bande de filles, si vous voulez goûter au language de la rue, ça se passe sur Facebook.

 

La rentrée littéraire - version OFF

Elles sont plusieurs centaines, voir des milliers. Elles s’appellent Shayna, Samia, Rizlane ou Narjesse. Elles ne feront pas partie de la rentrée littéraire. Et pourtant elles écrivent. Mieux que ça, elles feuilletonnent.

Leurs chroniques sont en accès libre sur Facebook, et si une mention J’aime vaut un lecteur, on peut dire qu’elles rencontrent un certain succès. 

53 000 Like pour la « Petite Cendrillon amoureuse du Prince du Ghetto »

47 000 Like pour « Le Love à la Cité »

Un petit 3 480 Like pour la « Cerise sur le Ghetto ». On trouve aussi, pêle-mêle, « Thug Love à la Cité », « Moi, Valé, fille du chef de la mafia nord, j’ai été kidnappée » ou "La Cité tue les rêves".

On est à mi-chemin entre les romans à l’eau de rose des éditions Harlequin, le miracle des Walt Disney et les destins tragiques de Roméo et Juliette ; un Long Island du storytelling, avec une petite tendance au cliché :

Aymene reste les bras croisés adossé au mur en face de la porte d'entrée. Il commence à perdre patience et cogne dans les murs. J'ai vraiment de plus en plus peur, je ne sais plus ce que je dois faire... Je suis perdue et j'en perds mes moyens. Oui j'ai peur pour Aymene peur qu'il aille trop loin et que cette histoire en elle-même aille trop loin !


 

En gros, les mecs font des conneries, les filles font des histoires.

 

Sauf que pour une fois, au lieu de s’appeler Barbara et de péter du caviar sur des fauteuils capitonnés, l’héroïne s’appelle Myriam et elle a le seum à cause de sa pote Amina qui kiffe le même mec qu’elle.


A cause de ses parents qui veulent la marier au bled, et à cause de ses frères qui l’empêchent de sortir.



 

A défaut de parler aux jurés du prix de Flore, ces chroniques sont aussi les témoignages directs de la vie des quartiers :

On approche du mariage à mon sah, putain, ça fait bizarre d’me dire que mon pote à la compote, mon shab d’enfance, mon frère, mon bras droit, il va s’marier, avec une vraie hlel, truc de dingue, il a avancé de fou, et moi j’suis toujours à la case départ. Comme quoi la vie c’est un jeu, lui il a compris les règles, moi j’ai pas cherché à les lire, du coup j’avance pas…


 

La tentation du prosélytisme

Par contre, en général, leurs amours sont très chastes. La tradition religieuse occupe une place importante dans ces histoires. C’est comme ça qu’on apprend que :

L’amour fait mal, très mal. Il faudrait donc privilégier votre relation avec ALLAH, puisqu'il est le seul et l'unique qui ne vous délaissera pas.  


 

Pour les conseils de cœur

Les messages politiques (limites) en soutien au peuple palestinien pullullent également, aux côtés des sourates et vœux de Ramadan.

Il faut beaucoup trier pour ne garder que la fiction. Mais derrière ces échappatoires romanesques, c’est toute une communauté socio-culturelle qui s’exprime.

Sinon, entre deux épisodes, les filles se font de la pub entre elles, elles s’envoient des messages d’encouragement pour les épreuves du bac, des photos de baskets et des robes de mariage.

Elles consultent leurs fans aussi. Quand elles n’ont pas le temps d’écrire,  elles font monter la sauce : 656 commentaires pour savoir si Adel va demander Asma en mariage.

 

Sabir vs. Grévisse

Contrairement aux circuits traditionnels du monde de l’édition, les fautes d’orthographes, le language SMS et les attentats grammaticaux sont ici chez eux :

Anissa el a bouger dc jenvoi un mess a Ines com qoi el peut venir . Dc el arrive on commence a parlé trql , et moi bh j'ai commencé a l'embrasser , el se laisser faire trql prson peu résisté au Boss mmdrrrrr , bh sa devenez el se laisser faire et ts , jui enlève sn haut , et jpencé a rien ct OP et on continu et la on es passé comment dire ?


 

Les milliers de feuilletons disponibles sur Facebook ne sont pas tous dignes de lecture. Il faut séparer le grain de l’ivraie pour trouver celles qui se démarquent et justifient de s’y plonger.

Narjesse Bibimoune, 17 000 mentions J'aime, a publié Dans la peau d’un thug, chez IS Editions.

Mais la qualité littéraire n’est pas le critère principal de ces chroniques. L’intérêt est ailleurs, dans l’épanouissement d’un univers romanesque inédit, et qui a su rencontrer son public.

 


 

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