Facebook joue au laborantin : faut-il avoir peur ?

L'actualité numérique Lundi 30 juin 2014

Réécoute
Facebook vous a-t-il rendu malheureux ?
Après des dizaines de polémiques autour de ses paramètres de confidentialité, Facebook ouvre un nouveau front : le réseau social a mené une étude comportementale sur ses utilisateurs sans les avertir. C'est grave, docteur ?

On avait fini par s'habituer à cette petite musique lancinante : à chaque modification de ses paramètres de confidentialité, Facebook se prenait les pieds dans le tapis, et quelques coups de réglette en fer sur les doigts. Même quand le réseau social n'y était pour rien.

Désormais, le jouet de Mark Zuckerberg innove, puisqu'il est accusé d'avoir manipulé les émotions de ses utilisateurs pour les besoins d'une expérience. Comme dans un mauvais remake d'Inception ou Dark City. Rien que ça.

Publiée dans la prestigieuse revue scientifique américaine PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), cette étude visait à "étudier la contagion émotionnelle à travers les réseaux sociaux". Alors pendant une semaine du mois de janvier 2012, les "scientifiques" de Facebook ont arbitrairement sélectionné 700 000 utilisateurs, pour augmenter artificiellement la visibilité de leurs statuts positifs et négatifs.

Objectif : vérifier que les pouces en l’air et les grands sourires se partagent plus facilement que les smileys tristes et les indignations quotidiennes. Merci pour l’info, Dr Tautologie.

De Milgram à Zuckerberg

Sauf que personne n'a jugé bon d'avertir les cobayes qu'ils étaient... des cobayes. Et même si on a fini par intégrer la rhétorique du “si c’est gratuit, c’est vous le produit”, le mode opératoire fait grincer des dents jusqu'aux Etats-Unis. Et pour cause.

Comme le rappelle Slate.com, le cadre légal et éthique des recherches comportementales repose sur le consentement, la "Common Rule". De quoi faire de cette expérience une ligne jaune déontologique, comme Milgram il y a cinquante ans ? En regardant de plus près les conditions générales d’utilisation de Facebook, c'est écrit noir sur blanc :

[Facebook] peut utiliser vos informations pour des opérations internes, comme des médiations, des analyses de données, des tests, des améliorations de service et de la recherche.



La question, c’est de savoir si la bande à Zucky n’est pas en train de remonter l’Histoire à contresens sur la bande d’arrêt d’urgence.

Même si c’est conforme aux CGU, prendre les internautes à la hussarde un an pile-poil après l’irruption d’un certain Edward Snowden et d’interminables débats sur l’utilisation de nos données personnelles, c’est au mieux maladroit, au pire malveillant.

Mais surtout, comme le soulignent déjà plusieurs chercheurs, l’étude de Facebook est statistiquement discutable. Et si elle n'avait aucune valeur ou presque ?

 

On va donc se concentrer davantage sur la forme que sur le fond, en se disant que cet épisode marque la rencontre cruciale entre le gros morceau des dix prochaines années, ce qu’on appelle déjà les big data, et la recherche expérimentale.

Autrement dit, dans un monde chaque jour plus inondé par les données brutes, Facebook a décidé d’y chercher du sens et de la causalité en enfilant sa blouse blanche. Ils ont ouvert le bec bunsen : attention au retour de flamme.

Olivier Tesquet



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Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 _chrisUK

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