Existe-t-il plusieurs neutralités du Net ?

L'actualité numérique Lundi 16 juin 2014

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Existe-t-il plusieurs neutralités du Net ?
Alors que le grand public peine toujours à comprendre les enjeux autour de la neutralité du Net, le conseil national du numérique vient d'accoucher d'une nouvelle notion dans un rapport remis à Bercy : la neutralité des plateformes. Erreur 404 ?

Comme si ce n'était pas suffisamment compliqué. Aussi loin qu'on se souvienne, le grand public peine à s'intéresser au débat sur la neutralité du Net, cette idée fondatrice - et fondamentale - selon laquelle tous les paquets de données laissent libres et égaux en droits (ce qui garantit le même Internet pour tout le monde, et un accès équitable à tous les contenus).

Pourtant, depuis quelques semaines, à la faveur des rodomontades de la FCC, le gendarme des télécoms américain, le sujet finit enfin par crever son plafond de verre pour pénétrer les consciences les plus récalcitrantes. Et John Oliver, le nouveau saltimbanque de HBO, n'y est probablement pas étranger :

 

Coup de billard à trois bandes

Vous commenciez à y voir clair dans ce brouillard numérique ? Ne soyez pas si impatients. Dans un rapport remis à Arnaud Montebourg et Axelle Lemaire, le Conseil national du numérique vient de pondre un nouvel oeuf : la neutralité des plateformes. La terminologie a de quoi surprendre puisque mécaniquement, ce sont les fournisseurs d'accès qui sont garants de la neutralité du Net. Il est entendu que "les tuyaux doivent être bêtes", mais faut-il comprendre que cette recommandation s'applique également aux contenus qui circulent à l'intérieur ?

Avant de crier à l'amphigouri, il faut explorer le cerveau du CNNum, pour qui "les grandes plateformes sont aussi comptables du principe de neutralité". Les grandes plateformes ? Google, Facebook, Amazon et leurs petits copains américains, évidemment.

A ce stade, deux possibilités : soit la neutralité des plateformes est un état intermédiaire de la neutralité du Net, soit c’est un énième coup de com’ colbertiste de Bercy destiné à montrer à la toute-puissance numérique américaine que la France a enduit ses cojones d'acier ArcelorMittal. Dans les deux cas, c’est un coup de billard à trois bandes qui ne rend pas le débat sur la neutralité plus lisible, bien au contraire.

Trajectoire parabolique

En creux, ce rapport avance une idée qui mérite au moins d'être verbalisée : les grands noeuds (commerciaux) du web sont devenus si puissants et centralisés qu'ils sont aujourd'hui "de véritables infrastructures", dans la mesure où leurs utilisateurs sont dépendants d'eux. Une logique de silo souvent mise en avant lorsqu'il s'agit de décrire les effets... d'une disparition de la neutralité du Net (imaginez un forfait Internet "de base" qui ne vous donnerait accès qu'à votre compte Facebook).

Footballistiquement, cette neutralité des plateformes ressemble au coup-franc "banane" de Roberto Carlos contre la France en 1997 : une trajectoire parabolique qui cherche le but en contournant habilement le mur placé devant elle. En l'occurrence, un mur constitué de fournisseurs d'accès.

Comme le relève Slate.fr, ceux-ci sont curieusement absents du rapport, à tel point que la députée UMP Laure de La Raudière y voit la convergence entre l’envie de se farcir les vilains yankees et une opération séduction vis-à-vis du lobby des télécoms. Et en attendant que la brume se dissipe, on peut déjà se demander si le simple fait de voir émerger plusieurs neutralités n'est pas le signe le plus inquiétant de tous.

Olivier Tesquet

 



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Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 _chrisUK

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