Exclusif : une Pussy Riot invitée du Mouv' ce lundi

Le 8-9 Lundi 29 avril 2013

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Exclusif : une Pussy Riot invitée du 8-9 du Mouv ce lundi
Ekaterina Samoutsevitch a accordé à Claire Chaudière, de la rédaction du Mouv', un long et rare entretien en tête-à-tête à Moscou...
 
Après la journée spéciale Pussy Riot Day, sur Le Mouv', le 1er octobre 2012, à l'occasion de l'audience en appel du procès des trois jeunes activistes à Moscou, et après l'épisode de la série documentaire Villes Rebelles consacré à la contestation moscovite diffusé durant l'été 2012, Le Mouv' propose ce lundi, dans le 8-9 une longue interview d'Ekaterina Samoutsevitch, seule membre des Pussy Riot libérée à ce jour.
 

Claire Chaudière, de la rédaction du Mouv', était en contact avec les jeunes femmes, avant même leur arrestation, en mars 2012. C'est ce suivi au long cours qui lui a permis d'obtenir ce rare entretien, en tête-à-tête, à Moscou, mardi 23 avril. Ekaterina Samoutsevitch avait accordé jusqu'ici quasiment uniquement des interviews par Skype ou des conférences téléphoniques, via des ONG.
 
Ce mois de mai 2013 sera marqué par le vote en Russie d'une loi inscrivant dans le code pénal le délit d'offense au sentiment des croyants, conséquence de l'affaire des Pussy Riot, alors que les procès se poursuivent contre plusieurs membres de l'opposition russe, notamment le blogueur Alexei Navalny.
 
Katia donne des nouvelles de Macha et Nadya :
 

 

Dans cet entretien accordé au Mouv', Ekaterina Samoutsevitch donne des informations sur les conditions de détention de Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina, toutes deux incarcérées dans des colonies pénitentiaires. Elle revient sur l'action des Pussy Riot dans l'église du Christ Saint Sauveur de Moscou, sur les circonstances de son arrestation, sur le mouvement de contestation du pouvoir en Russie, qui se durçit :
 
 
... et sur l'impact de la prière anti-Poutine sur la société russe. Parmi les questions qui se posent : quel impact a eu toute cette affaire ?
 
 
Les mouvements de contestation anti-Poutine sont divers, et souvent pas du tout sur la même ligne. Quel regard Katia porte-t-elle sur eux ?
 
 
Katia a également donné son sentiment sur la naturalisation de l'acteur Gérard Depardieu.
 
 
Pour terminer cet entretien, Claire Chaudière a demandé à Katia si elle avait un message à passer aux auditeurs du Mouv' :
 

 

Verbatim :

 

Le Mouv : Le Mouv était en contact avec votre groupe au moment de l’action dans la cathédrale du Christ St Saveur, puis les échanges par mail se sont arrêtés. Quelles ont été les circonstances qui ont entouré votre arrestation ?

E.S. : Après la performance, nous sommes sorties de l’église sans être inquiétées. Nous avons mis en ligne le clip le soir même et c’est le lendemain que des avocats nous ont contactées en nous prévenant du risque de menace pénale. Ils nous ont conseillé de quitter Moscou, ce que nous avons fait pendant quelques jours. Puis nous sommes revenues, en essayant de changer d’appartement régulièrement. Et le 3 mars, nous avons été arrêtées. Moi, il m’ont d’abord relâché. Puis arrêté à nouveau.

Le Mouv : Comment avez-vous vécu la détention ?

E.SLe fait de savoir que des gens dans le pays nous soutenaient a été d’une grande aide. Mais dans le même temps, on a vite été les cibles d’une énorme campagne de dénigrement. Pour certains médias : on était des « blasphématrices », c’est tout juste si on n’avait pas fait l’amour sur l’autel etc. Savoir que malgré tout certains avaient compris que c’était une forme d’art contestataire nous a aidé à tenir. Mais tout ça, quand tu es en prison, c’est un peu virtuel.

Le Mouv : Comment vous expliquez que votre action a été perçue si différemment en Russie et à l’étranger ?

E.S. : En Europe, aux Etats-Unis, ou dans d’autres pays, l’art contemporain est beaucoup plus développé. La société dans ces pays est plus ou moins tolérante à l’art. Elle est éduquée, habituée à des manifestations artistiques fréquentes, publiques, dans la rue, à l’art contestataire et au combat pour la liberté d’expression. En Russie, sous l’Union soviétique tout ça était clandestin. Puis avec la crise économique des années 90, la priorité n’était pas du tout l’art. On n’avait ni la place ni le temps. Et puis le pouvoir en Russie a peur de l’art car l’art est très critique. C’est un peu paradoxal : même s’il n’a pas d’audience et est très mal perçu, il y a chez nous une longue tradition d’art critique en Russie. Tout ça a influencé très fortement notre procès. Par ailleurs, nous avons été assez déçues de ne pas être plus soutenues par les artistes en Russie. Le soutien n’a pas été à la hauteur.

Le Mouv : Puisqu’il y a tant de malentendu autour de votre action, pouvez –vous résumer le message que vous vouliez faire passer à l’époque ?

E.S. : Nous voulions dénoncer les liens entre le pouvoir religieux orthodoxe et le pouvoir politique en Russie. L’Eglise du Christ St Sauveur, c’était le symbole de ces liens et c’est aussi le symbole des changements successifs de pouvoir dans notre pays. Au 19ème siècle, cette église a été construite pour refléter la réussite du régime tsariste. Elle a été détruite après la révolution. Il devait y avait à la place une grande statue de Lénine. C’était le palais des soviets. La statue n’a jamais vu le jour mais en 1980 à la place a été construite une piscine. Puis un nouveau pouvoir -Poutine-  est arrivé et on a reconstruit une église, dans un esprit de retour aux valeurs spirituelles. En réalité pour nous cette église est le symbole aujourd’hui d’un retour à un système de pouvoir autoritaire, proche du tsarisme. L’Eglise a clairement été un vecteur de propagande sous Poutine et Medvedev. Il était important pour nous de faire une action dans ce lieu, d’introduire la dissonance au cœur de ce symbole, alors que nos droits fondamentaux sont de plus en plus attaqués. L’église a poussé pour une loi anti-avortement, les lois homophobes. Le 1er mai prochain une loi doit va être adoptée sur l’offense à l’égard des sentiments des croyants, qui va être introduite dans le Code pénal.

Le Mouv : J’ai le sentiment que le mot « féminisme » en Russie est perçu comme un gros mot. Je me trompe ?

E.S. : Oui, il y a quelque chose comme ça. Dès qu’on prononce le mot « féminisme », tout de suite apparaissent toute sortes de stéréotypes. Des stéréotypes hérités des années 90 lorsque le féminisme était perçu en Russie comme un phénomène occidental, premier signe de la « deuxième guerre froide ». Pour le pouvoir le « féminisme » était un mythe invité par l’Occident pour détruire la Russie ! A cela s’est ajoutée avec notre affaire, la notion d’extrémisme. Le féminisme est aujourd’hui perçu comme une forme d’extrémisme. Personne n’a compris que notre chanson « Assasexiste » était avant tout ironique par exemple. C’est très difficile d’expliquer aux gens ici que le féminisme est tout simplement une lutte pour l’égalité.

Le Mouv : En quoi est-ce que la société russe est sexiste selon vous ?

E.S. : La société russe est très sexiste et très patriarcale et la situation ne fait que s’empirer, avec l’arrivée de lois qui viennent renforcer ces inégalités. Il y a eu une tentative d’introduire une loi prévoyant des sanctions pour les jeunes femmes qui, avant un certain âge, n’auraient pas d’enfant. Cette loi n’est pas passé parce qu’elle aurait été contraire à la constitution. Mais tout de même, cela créé un climat extrêmement néfaste ! Les comportements des jeunes dans les collèges et lycées se durcissent. Sans parler des droits LGBT. L’homophobie grandit en Russie encouragée par le pouvoir en place. En Union soviétique, toutes ces normes étaient beaucoup plus lâches. C’est triste ce qui se passe aujourd’hui.

Le Mouv : Est-ce que votre trajectoire personnelle, votre vie a conduit à cette prise de conscience féministe ? Et comment ?

E.S. : Oui dans le sens ou tout au long de ta vie, tu observes ta famille, la société et cette conscience grandit. Au sein des Pussy Riot, nous avions aussi une fille frappée par son père et qui était paniquée à l’idée que sa famille sache qu’elle faisait partie du groupe. Tu sens que ce ne sont pas des mots, que c’est une menace réelle, parfois même sur la santé, sur la vie des gens.

Le Mouv : Vous êtes devenues en Russie un symbole du mouvement de contestation. On a même parlé à un moment de « printemps russe » comme on a parlé des « printemps arabes ». Comment avez-vous perçu cela ? Et où en est le mouvement de contestation aujourd’hui ?

E.S. : On n’a pas senti ça de manière aussi claire, de là où on était, en détention. A ma sortie oui, c’était plus perceptible. Et c’était étonnant, parce que ça n’était pas prévisible. C’était impossible à prévoir. Cela a été le fruit de beaucoup d’évènements qui ont coïncidé. Cela dit, il faut bien comprendre que le mouvement de contestation russe a été très fort mais aussi très hétéroclite, et je ne dirais pas que sommes devenues des leaders du mouvement. Parce qu’il y a notamment tout une frange nationalistes et que nous sommes contre le nationalisme. Ces gens ne nous apprécient pas.

Aujourd’hui c’est vrai qu’on est passé à une phase moins active de la contestation mais cela ne veut pas dire que cela ne va pas repartir. Je dirais qu’en ce moment, c’est une phase d’analyse. Il y a la nécessité de comprendre aussi quelles erreurs ont été commises pour ne pas les reproduire à l’avenir. Et puis aujourd’hui il y a aussi un effet de fatigue parce qu’il y a une grosse quantité de procès, par exemple, le procès de Navalny se qui se tient en ce moment, et on assiste à de véritables frappes contre les gens qui participent à ce mouvement de contestation ; Tout le monde est obligé de se consacrer au processus judiciaire et essaye d’éviter les coups.

Le Mouv : Quel impact a eu votre action sur la société russe, selon vous ?

E.S. : Je pense que les conséquences sont énormes. D’abord, il y a eu une explosion médiatique qui a brisé la belle image de l’Eglise du Christ Saint Sauveur. Les gens se sont aperçu que l’Eglise orthodoxe était salie par la corruption, que tout y était en réalité orienté vers le commerce et seulement au service de Poutine, et non dans les intérêts des croyants. La patriarche Kirill est déstabilisé.  Il a perdu beaucoup d’autorité. Par exemple mon père qui avant allait à l’église, ne peut même plus regarder les retransmissions des messes, parce que ça le répugne. L’Eglise est associée à la corruption, à une conduite mafieuse, en lien avec le pouvoir ! Les gens se sont aussi rendus compte à quel point l’Eglise l’influençait la justice, avait fait pression pour l’ouverture d’un procès. Et enfin, les Russes se sont rendus compte que certains médias étaient vendus, que certains animateurs de télé étaient vendus, en comparaison avec le contenu de médias étrangers par exemple. Bien sûr, tout ça n’a pas d’influence sur les gens qui ne voient rien, qui ne veulent rien voir, mais sur eux, rien ne peut influer, je pense.

Le Mouv : Est-ce que vous vous sentez représentative d’une génération russe ?

E.S. : C’est difficile à dire. Dans mon entourage, il y a beaucoup de gens comme moi, mais dès que l’on va un peu plus loin, beaucoup moins. Rien que le fait de dire que nous sommes féministes provoque des réactions négatives. Etre contre Poutine, ça quand même, ça commence à être plus répandu, notamment chez les personnes qui ont fait des études supérieurs en Russie. Sous l’Union soviétique, les études étaient quasiment obligatoires. Aujourd’hui avec Poutine, la formation supérieure n’est plus obligatoire, c’est assez étrange. Côté religion, moi par exemple, je suis athée. Macha, elle, est croyante. En réalité, sous l’Union soviétique, la majorité des gens étaient athées, c’était normal. Aujourd’hui il y a un regain de la religion.

Mais il y a une particularité dans mon parcours, c’est que j’ai eu un tournant brutal. Je travaillais (Ekaterina Samoutsevitch était programmatrice informatique. Elle travaillait sur des appareils équipant les sous-marins, selon une interview accordée au Courrier de Russie) et brutalement, j’ai tout laissé tomber, je suis entrée dans une école de photographie et multimédia. Certainement, là il y a quelque chose…

Le Mouv : Quel est votre quotidien aujourd’hui ? A quoi ressemblent vos journées ?

E.S : Mon quotidien en ce moment se résume à passer beaucoup de temps dans les tribunaux, parce que nous avons en ce moment nos tous derniers procès. Ensuite il restera la Cour suprême. Je suis en permanence en train de consulter des avocats, d’écrire des plaintes. Et puis j’essaye de prendre des nouvelles de Nadya et Macha. Elles rencontrent de gros problèmes. Nadya a toujours des problèmes de santé et ça empire, parce qu’elle est en permanence obligée de travailler dans des usines de vin. Dans ces camps pénitentiaires, malheureusement, on ne soigne personne. Concernant Macha, cette semaine elle doit retourner au travail (semaine du 22 avril) et ses codétenues l’ont menacée. Elles ont dit qu’elles allaient lui faire du mal. On ne sait pas comment assurer sa sécurité.

Le Mouv : J’ai entendu dire que Nadejda avait œuvré pour améliorer les conditions de détention dans sa prison, est-ce vrai ?

E.S. : Non, ce n’est pas Nadya, c’est Macha. Macha a effectivement, comme on dit ici : « remonté toute la colonie ». Elle a d’abord fait venir le chef de la commission d’observation, et elle a exigé de lui des explications sur les conditions de détention et demandé des améliorations. Elle a même commencé à écrire une plainte du Parquet. Comme des journalistes l’ont su, la prison a eu peur de la pression publique et il y a eu des résultats. Les toilettes ont été arrangées. Il y avait deux cuvettes pour tout le détachement et maintenant il y en a plus. C’est le résultat de son combat. Elle a aussi obtenu des châles chauds pour toutes les prisonnières. Mais là l’administration pénitentiaire a commencé à réagir violemment. Elle a été punie et toutes les prisonnières aussi ont eu une sanction, pour diviser le camp. Pour son action, Macha a été nominée pour le prix Politprosvet, c’est un prix russe pour les gens qui mènent une propagande pour les libertés politiques, et elle a été nominée pour ses lettres, pour son combat.

Le Mouv : Les Pussy Riot, c’est du passé ? Ou est-ce qu’il y a un présent, un futur ?

E.S. : Oui, bien sûr, il y a un présent, il y a un futur aussi. Naturellement, nous n’avons pas l’intention de nous cacher. Nous verrons en fonction de la situation, comment agir. Mais notre priorité aujourd’hui, c’est de libérer Nadya et Macha. Ensuite, nous prévoyons de faire de nouvelles performances.

Le Mouv : Est-ce que vous vous sentez libre aujourd’hui ?

E.S. : Je ne sais pas. Peu de gens en Russie aujourd’hui qui se sentent libres. Et puis je purge actuellement une peine de sursis. Je ne peux pas sortir des limites de Moscou sans autorisation spéciale. Si je commets la moindre infraction la peine de sursis peut être prolongée, et à la deuxième infraction, on peut me remettre en prison. Évidemment, je suis plus libre que Nadya et Macha, c’est sûr.

Le Mouv : Des artistes français vous ont soutenues. Quel message vous voulez leur envoyer ?

E.S. :  Je leur dis que je suis très reconnaissante pour le soutien ! Cela a joué un grand rôle sur l’opinion publique et cela nous a beaucoup aidé. Cela n’a pas forcément convaincu tout le monde ici mais cela a obligé les gens à regarder attentivement ce que nous avons fait.

Le Mouv : Et un message aux auditeurs du Mouv ?

E.S. : Le sexisme chez vous est plus rare, mais combattez-le. Et continuez de nous soutenir. Votre soutien nous aide. Votre soutien nous inspire.

E.S. : Le Mouv : Qu’avez-vous pensez de l’arrivée de Gérard Depardieu en Russie et de sa nationalité russe ?

Je pense que c’est affreux. Si j’étais citoyenne de France, j’aurais honte. Cela me ferait de la peine, surtout que c’est un super acteur. Il soutient un régime autoritaire, où la justice est soumise. Je pense qu’il ne sait tout simplement pas ce qui se passe ici. Il est simplement copain avec Poutine et il a accepté sa proposition. Pour moi c’est de la corruption, au niveau international.

Entretien réalisé par Claire Chaudière et Alevtina Vokroch. Traduction : Julia Breen.
 
Le Mouv' suit les Pussy Riot depuis le début, avant même leur arrestation. On vous propose de (ré)écouter notre première rencontre avec elles, c'était l'été dernier à l'occasion de notre série Villes Rebelles.

 

http://soundcloud.com/lemouv/moscou-villes-rebelles

 

 

Autour des micros du 8-9 ce matin : Benoît Bouscarel, Claire Chaudière, Philippe Comte (maître de conférence en langue et civilisation russes contemporaines à la Sorbonne), Marc Crépin (Envoyé Spécial Permanent de Radio France à Moscou, en duplex), Thomas Rozec (Les revues de presse), Mikaël Ponge (Le grand 8), Elodie Emery (Rien à voir), Marie Bonnisseau (Miss Monde) et Cyril Sauvageot (La main dans le bac).

Dans les coulisses du 8-9 : Réalisation : Philippe Castetbon. Technique : Aurélie Fortin. Attachées de production : Julie Verne et Lucinda Terreyre. Programmation Musicale : Jérôme Bonnetin

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