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Loin de l'imagerie sensationnelle, les autres visages d’Haïti.

« La rupture est devenue un mode de vie », dit le journaliste suisse Arnaud Robert en parlant de la stabilité politique en Haïti. Il fréquente l’île depuis dix ans, avant l’overdose médiatique de l’imagerie du désastre. Paolo Woods est un photographe documentaire aguerri qui a le cliché en horreur. Après la Chine, l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan, il s’installe en Haïti pour « essayer de comprendre à quoi ressemble un pays qui a fait faillite ».

Arnaud Robert et Paolo Woods, copyright Magda Magloire

Depuis son indépendance en 1804, la première république noire au monde paie cher son affranchissement. Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques, compte 10 millions d’habitants, dont une moitié d’analphabètes et le même nombre de personnes sous-alimentées. Depuis deux cent ans, plus de cinquante chefs d’Etat et une vingtaine de constitutions ont échoué à vertebrer un Etat fort : « au fil de nos recherches, il est devenu clair que la faiblesse de l’Etat haïtien était le vrai drame d’Haïti. »

 

Ces recherches, fruit d’un travail de terrain au long cours, ont pris la forme d’une exposition et d’un livre, Etat : six chapitres thématiques (Présidents, Propriétaires, Blancs, Leta, Substituts, Dieux) pour esquisser les profils de toutes les forces structurelles qui tentent de pallier à ce manque :

 

 

Une identité nationale complexe

À rebours de l’expérience médiatique générale, spectaculaire ou rédemptrice, Paolo Woods et Arnaud Robert ont sillonné l’île pour traquer les manifestations de l’identité nationale haïtienne.

Certes, Haïti est en faillite. Elle souffre d’une pauvreté sidérante. Son économie réelle est très réduite. Mais son autonomie reste suspendue au soutien de la diaspora et au biberonnage des ONG : « L’aide, c’est de la méthadone pour héroïnomane ». La comparaison est de Maarten Boute, ancien directeur de la compagnie de téléphonie haïtienne. Cette dernière tente de s’étendre malgré une couverture réseau chaotique et un accès à l’électricité encore très mal réparti.

ETAT montre et raconte ces obstacles, mais aussi ceux qui les combattent, qui les contournent et les conjurent.
Ce sont les expatriés rentrés au pays. Ce sont les cérémonies vaudou, insaisissables, incontrôlables.
Ce sont les rituels, la vivacité culturelle, la fierté nationale :

 

La cohérence des marges

De portraits en histoires, de témoignages en reportages, Etat capte sans la figer une population composite et morcellée. A Haïti, finalement, chacun poursuit son rêve, dans un déni tragi-comique de la réalité : les missionnaires s’égosillent, les riches braconnent, les touristes se voilent la face, les ONG s’installent, les entrepreneurs hallucinent, les radios crachotent. Le monde tourne.

State, copyright Paolo Woods

Il tourne parfois si vite qu’après des siècles de ségrégation, de boycott et de rejet, les cultures noires reviennent en force. De Beyoncé à la Fashion Week, des Oscars aux séries TV, des expositions aux hommes d’Etat, on voudrait espérer que cette « mode » profite à Haïti. Arnaud Robert est sceptique :

 

Sourd aux pommades ethno-kitsch et aux berceuses occidentales, Etat ne défend aucune thèse. Si ce n’est celle, tacite, que l’exigence et la patience débouchent généralement sur des constats complexes.

 


 

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