Episode 2 - "Un grand manque ! Ne pas consommer ! Ecrire !"

Le Produit Mardi 03 juin 2014

Réécoute
Episode 2 - "Un grand manque ! Ne pas consommer ! Ecrire !"
Le Produit est une plongée dans un corps et un esprit aux prises avec l’addiction. L’émotion et les sensations sont décuplées, l’urgence contamine le rythme, la voix, l’écriture. Le Produit est l’adaptation du roman du même nom, paru en septembre 2013 aux éditions du Seuil. C'est son auteur, Kevin Orr, qui signe l'adaptation pour Le Mouv'.

Le journal de notre héros se poursuit, quasiment minute par minute. L'écriture sera son dérivatif, sa porte de sortie. Alors que la nécessité du Produit revient, des souvenirs d'enfance remontent. Le corps parle, l'esprit résiste.

 

 


 

Régulièrement, Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, exerçant dans un Centres de soins d'accompagnement et de prévention en addictologie, et président de la Fédération Addiction, nous donne sa lecture de l'épisode.

Le narrateur est désormais engagé dans une lutte totale contre son addiction.

Nous en mesurons la teneur dès l’ouverture du texte : « Ça y est !! Première pulsion très forte : un grand manque ! Un grand manque. Ne pas consommer !!  »

Ainsi inévitablement, le premier adversaire qui se présente à lui est (bien avant  le manque psychique qui apparaîtra lui bien plus tard, une fois qu’un travail sérieux aura dégagé la voie) est ce qu’on appelle en thérapie le « CRAVING » : Cf. la définition sobre mais suffisante du terme sur Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Craving

Pour le narrateur, l’identification du craving (le moment où manque est à son climax pulsionnel) et le fait d’être en mesure de le mettre instantanément à distance est le point clé désormais. Il n’y succombe pas le nomme et le reconnait : « un grand manque » et directement, esquisse une STRATEGIE de lutte et de résistance : « Se servir de l’écriture pour ne pas consommer. » Tel est le plan qu’il élabore en lui.

Cette stratégie d’abord vague et floue (« écrire ») ou relativement peu définie, prendra toute son ampleur, sa profondeur et sa densité… mais nous n’en sommes pas là. car dans ce texte, l’enjeu est plutôt d’abord le fait qu’elle s’impose d’elle-même et prend le dessus sur une approche plus théorique, plus froide et moins intériorisée : « J’ai envie de chercher des représentations du phénomène d’addiction ; ou des explications. » Puis immédiatement après la lecture d’un texte théorique : « Arrêter de lire ça. »

En effet, ce n’est pas « cela » (une explication extérieure et froide) qui peut être moteur pour le narrateur. C’est tout autre chose : un double « mécanisme » se met à l’œuvre et c’est lui seul qui permettra au narrateur d’ancrer sa réalité dans une nouvelle pratique de soi. Concrètement ? Ce qu’il faut au narrateur, c’est trouver une voie (une issue) pour que certains aspects de son identité enfouis sous la consommation du produit puissent refaire peu à peu surface.

Il y aura deux voies distinctes que le narrateur ne cessera d’emprunter - dans la première partie du roman tout au moins et qui permettront de lutter directement contre le craving :

La voie motrice ou physique (« Je n’y arriverai pas. Je tremble. Ça sera trop difficile de tenir. Je vais sortir & marcher »)

La voie « psychique »  qui ne cessera de s’affiner, se préciser car on mesure bien ici tout son aspect massif, sa charge encore trop lourde pour que le narrateur puisse faire autre chose qu’écrire vite, sérier comme il peut, lister des idées qu’il a de lui : « J’ai des mots et des larmes qui me viennent spontanément. Ensemble. Ne pas réfléchir et s’accrocher, s’accrocher, s’accrocher à ce qu’ON a dedans. MOI : J’AI EN MOI… FAIRE LA LISTE très rapidement en écrivant à toute vitesse, automatiquement. Écrire automatiquement parce que ça m’a toujours soulagé dans les pires moments. J’AI EN MOI…J’ai en moi… »

Un dernier mot enfin pour dire qu’il y a une lutte au sein même du texte entre deux rapports à l’écriture. L’écriture stratégique qui permet de résister au manque (écriture automatique ici) et l’écriture stratégique qui permet au psychisme enfoui du narrateur de refaire surface : « J’ai revu (littéralement REvu : c’est‑à-dire RESSENTI une nouvelle fois comme si j’y étais) ce jour où ma mère m’avait débarrassé de ma tétine alors que j’étais encore presque un bébé… »

La manière avec laquelle cet arrière-plan psychique pourra peu à peu s’affiner, se préciser, se mettre au premier plan et révéler au narrateur non plus ce qu’il a en lui mais ce qu’il est, c’est ceci l’un des grands enjeux ou défis des pages à venir.


 

 

 


 

Auteur : Kevin Orr

Interprète : Denis Eyriey

Son : Jean-André Giannecchini

Réalisation : Olivier Bétard

Photo : Kevin Dooley (creative commons)

 

En partenariat avec le site ActuaLitté


 

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