En Chine, Internet sert aussi à acheter des bébés

L'actualité numérique Mardi 01 avril 2014

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En Chine, Internet sert aussi à acheter des bébés
Retour sur la fermeture d'un site chinois qui offrait un service un peu particulier à ses utilisateurs : vendre ou acheter un enfant.

 

"Une maison où le rêve devient réalité".

Ceci n'est pas le projet d'une future émission de télé-réalité moisie de M6, mais le nom d'un site chinois qui vient de fermer. Particularité de celui-ci, des couples qui attendaient un enfant – mais qui ne voulaient ou n'étaient pas en mesure de le garder – pouvaient alors lui trouver une famille adoptive. Moyennant finance. Évidemment.

Pendant des années, ce site a fait office de forum d'adoption le plus populaire de l'Internet chinois, régulant presque une réalité sauvagement institutionnalisée pendant des décennies.

Outrées par ce business, les autorités chinoises ont décidé de couper court à la mascarade en fermant le site. Plus de mille personnes – dont le créateur – ont été arrêtées et 380 bébés récupérés. Logique dans le fond, la pratique étant évidemment illégale et assimilée à du trafic d'être humain.

Politique de l'enfant unique

Depuis le début des années 1970, les couples chinois ne sont autorisés à avoir qu'un seul enfant. Si cette politique de planning familial assez stricte s'est révélée assez efficace – le taux d'enfant par femme passant de 5,75 à 2,75 en moins d'une décennie –, elle n'en a pas moins entraîné son lot de conséquences dramatiques. Les filles étaient ainsi régulièrement sacrifiées et abandonnées, aussi bien pour des questions de filiation que de basses considérations concernant le travail aux champs.

Consciente de ce drame, les autorités ont donc fini par assouplir un peu la règle à partir des années 2000, autorisant des millions de familles, éligibles à un certain nombre de critères, à avoir un second enfant. Mais cela n'a pas résolu tous les problèmes, loin de là.

Le trafic de nourrissons est en fait une vieille réalité en Chine. Il arrive par exemple qu'un enfant soit revendu à un voisin ou un ami pour contourner la loi. Mais surtout, les couples contrevenant à loi s'exposent à des amendes draconiennes, entre 5 et 10 000 euros pour un enfant "non légal". Soit des sommes astronomiques pour certaines familles pour lesquelles un tel pécule peut représenter presque une année de salaire.

Loi du marché

Dans ce contexte, la popularisation d'Internet n'a pas tardé à rebattre la donne, offrant de nouveaux " débouchés" pour ces enfants mis au monde qui placent les parents dans une situation légalement délicate. Les statistiques sont à prendre avec des pincettes, mais les gérants du site avançaient qu'entre 2007 et 2012, ce serait pas loin de 40 000 bébés qui auraient changé de mains par l'entremise de leur plateforme.

En d'autres mots, c'est donc une mini-industrie de revente de nourrissons reposant sur un bon vieux mécanisme d'offre et de demande qui a vu le jour. Dans le rôle de l'offre, des couples, ruraux notamment, qui se retrouvent à attendre un enfant mais qui ne sont pas en mesure financièrement de l'accueillir. Et du côté de la demande, des couples désespérés qui n'arrivaient pas à avoir d'enfant et qui ont tout à coup trouvé leur planche de salut. Et entre les deux, des sites qui ont fait la jonction.

Et forcément, cette logique n'a pas tardé à se transformer en économie lucrative. Ainsi, sur le site Une maison où le rêve devient réalité, les bébés en adoption n'ont pas tardé à devenir une denrée se négociant entre 3 et 5 000 euros la pièce en moyenne. Un rêve qui devient réalité, si tant est qu'on aboule la thune.

La fin du rêve

Confrontées à ce joyeux fouttoir, les autorités chinoises se sont donc résolues à agir. La Chine a beau s'être construite une croissance de l'enfer ces deux dernières decennies à coups de préceptes ultra-capitalistes, il n'empêche que le cynisme économique a ses limites. L'idée que des marmots soient tout à coup réduits à l'état de brochettes de viande qu'on négocie à la vite sur un marché à bestiaux a fini par en titiller certains.

Plus sérieusement la Chine dispose évidemment de centre d'adoption d'État et c'est normalement là que les enfants non souhaités qui viennent cafouiller les directives du parti sont censés atterrir. Et puis, autre réalité assez hardcore, l'existence de tels sites a contribué à l'accélération d'une pratique assez terrible : l'enlèvement d'enfants dans les maternités par des trafiquants qui se font passer pour des infirmières.

En offrant des débouchés beaucoup plus commodes à la revente, ces sites ont probablement contribué à nourrir ces pratiques criminelles. Et en parallèle, des métiers se sont même développés, notamment celui d'intermédiaires venant démarcher les parents attendant des enfants non-souhaités. Forts des débouchés assurés par ces sites, ils les rachetaient alors pour quelques centaines d'euros, réalisant de significatives plus values dans la foulée.

On notera enfin que les trafiquants ne sont pas les seuls déçus dans l'histoire. Au final, le site Une maison où le rêve devient réalité  était aussi devenu une institution pour les couples attendant des enfants issus de relations extra maritales. En l'occurrence, on parlait plutôt ici de ce moment gênant où le cauchemar devient réalité.

 

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