Edward Snowden est-il encore libre ?

L'actualité numérique Lundi 28 avril 2014

Réécoute
Edward Snowden est-il encore libre ?
Depuis qu'il a questionné Vladimir Poutine sur la surveillance en direct à la télévision russe, Edward Snowden est accusé par la presse américaine de jouer les courroies de transmission pour le Kremlin. Un revirement qui rappelle un certain Julian Assange.

La voix a toujours l'air lointaine et vocodée. Le 17 avril, en direct sur Russia Today, Edward Snowden interpelle Vladimir Poutine lors d'une émission de questions-réponses. Dans la bouche du whistleblower de la NSA, il est forcément question de surveillance :

Est-ce que la Russie intercepte, stocke et analyse les conversations de millions d'individus ?



Réponse du tac au tac de l'intéressé, dans le plus pur style passif-agressif :

Cher M. Snowden, vous êtes un ancien espion et dans le passé, j’ai moi-même travaillé dans le monde du renseignement, nous allons donc parler en professionnels. Avant toute chose, nos efforts de renseignements sont strictement encadrés par la loi. Des moyens modernes sont utilisés pour les enquêtes criminelles et notamment terroristes, mais nous ne le permettrons pas à une échelle massive, j'espère vraiment que nous ne nous le permettrons jamais.


 


Qui est le marionnettiste ?

Immédiatement après cet échange, les médias anglo-saxons sont tombés sur le rable de Snowden, l'accusant de jouer les idiots utiles pour le compte d'un pays qui lui offre l'asile provisoire depuis maintenant neuf mois : le Washington Post parle de "lâcheté", quand The New Republic, pourtant progressiste, regrette que le lanceur d'alerte soit devenu "la marionnette de la Russie". Jusque dans son propre camp, parmi certaines associations de défense des libertés numériques, on déplore le boulevard qu’il aurait offert à la propagande du Kremlin.

Snowden s'en défend dans une tribune publiée par le Guardian : "J’ai posé cette question pour obtenir une réponse publique". Et de citer l’exemple de James Clapper, le big boss du renseignement américain, pris en flagrant délit de mensonge à plusieurs reprises depuis le début du scandale. D’après Snowden, la société civile et les journalistes russes ont désormais toute latitude pour vérifier les dires de Poutine. Pas sûr que ça se bouscule au portillon pour dévoiler l'architecture de SORM (Система Оперативно-Розыскных Мероприятий, littéralement System for Operative Investigative Activities).

"Assangisation"

The Atlantic, pas franchement réputé pour son conservatisme, fait carrément un procès en naïveté de Snowden, en l’accusant de servir de courroie de transmission à "un énorme mensonge". Le site américan va même plus loin, puisqu’il le met sur le même plan que Sidney et Beatrice Webb, un couple d’économistes britanniques qui ont farouchement défendu l’URSS jusqu’à leur mort au milieu du XXe siècle.

Cette glissade moscovite n'est pas sans rappeler un certain Julian Assange, qui a lui aussi connu le soupçon médiatique après s'être lancé dans une série d'entretiens diffusés sur... Russia Today, déjà. Dans les semaines qui viennent, les personnalités politiques américaines, qu'elles soient démocrates ou républicaines, ne manqueront pas d'empoigner un mégaphone pour dire à quel point cette opération de com' du Kremlin vient jeter le discrédit sur les révélations de Snowden. Le 25 avril, lors d'un débat à l'Université du Connecticut, Hillary Clinton a de nouveau condamné la fuite de l'ancien analyste (en oblitérant soigneusement les poursuites judiciaires auxquelles il devrait faire face) :

Je ne comprends pas pourquoi il n'aurait pas pu prendre part à ce débat sur le sol américain.



Attaqué sur le terrain de la confiance et pris au piège du soft power, Edward Snowden est-il encore le mieux placé pour évoquer ses propres révélations ?

Olivier Tesquet



> Retrouvez toutes les chroniques "L'actualité numérique"

> Abonnez-vous aux podcasts : RSS et iTunes

Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 -lucky cat-

Commentaires