Eclats d'Amérique

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Eclats d'Amérique
Google Street View, cette formidable machine à raconter des histoires, entre en littérature.

 

Au commencement il y avait Dreamlands Virtual Tours. Sur ce blog, lancé en 2010, Olivier Hodasava publiait tous les jours le fruit de ses voyages. De Tcheliabinsk, aux portes de l’Oural, à Lima, au Pérou, il recensait les parkings, les patrimoines industriels, les marquages au sol, les sacs poubelles, les jours de pluie et les cabines téléphoniques.

La poésie de Tcheliabinsk  

Pour seul bagage, ce traveller 2.0 avait un ordinateur et une connexion Internet.

Son moyen de transport ? Google Street View.

 

En 2013, il est contacté par les éditions Inculte pour décliner l’idée en livre, sur du papier. Le choix du pays s’est fait naturellement :

 

Il chausse ses bottes de sept lieux et commence par un repérage onomastique :

 

Il capture les images les plus éloquentes, des « endroits de peu, là où la vie s’accroche réellement ».

Aujourd’hui disponibles sur un site dédié, ces images témoignent d’une sensibilité particulière : des friches, des zones périphériques, des sites périurbains.

Ces espaces « pauvres » repérés, ces vues marginales immortalisées, il fallait les remplir.

A raison de deux ou trois nouvelles par état, Olivier Hodasava dresse un portrait américain difracté à la lumière de l’anecdote et des micro-fictions. Le résultat est un condensé narratif intense : 160 vignettes prises sur le vif et comme taillées à blanc dans la vie des gens.

L'Internet littéraire

A tous ceux qui pensaient qu’Internet nuisait à notre capacité de lecture, et, en conséquence, à la littérature, Eclats d’Amérique prouve deux fois le contraire : non seulement un service Google sert de base documentaire pour une fiction de presque 500 pages, mais il se révèle en même temps être un formidable générateur d’histoire.

Quel drame amoureux cache la façade écaillée de ce motel pourri du Nevada ?

 

 

Qui hante le rayon charcuterie du supermarché de Pittsburg ?

A quoi ressemble la vie de cette catcheuse lorsqu’elle descend du ring de Charleston ?

La mélancolie du pixel

Ce paradis d’énigmes narratives, Olivier Hodasava leur donne un grain mélancolique, un peu évanescent.

D’abord parce qu’il est beaucoup question, dans ces Eclats d’Amérique, d’amour perdues, de villes sinistrées, de chansons tristes, de figures absentes, de rencontres ratées et de promesses non tenues.

Ensuite parce que le narrateur a parfois quelque chose d’hésitant, de fragile ; comme toujours sur le point de perdre quelque chose : 

J’ai longtemps cru que je faisais un voyage dans l’espace, et puis j’ai compris que c’était aussi un voyage dans le temps : ce qu’il nous est donné de voir, sur Street View, ce sont des images du passé… Comme quand on tombe sur de vieilles photos de famille, j’ai eu envie de relier ces gens et ces espaces


 

Parfois, aussi, il donne la parole à d’autres. Des inconnus croisés au fond d’un bar, sur une route de campagne, dans une station de lavage. A leur tour, ils racontent ou se racontent.

Comme les phares d’une voiture qui balaieraient un souvenir dans l’obscurité de la vie, ils livrent une bribe d’eux-mêmes, légère ou grave, cocasse ou tendre, mais jamais lourde : « finalement, on n’est pas tellement atypique. Chacun a sa petite histoire, » conclut si justement Samantha, du Nevada.

Peut-être parce que cette teinte délavée, mollement désabusée, follement émouvante, est aussi, pour Olivier Hodasava, celle de son support :

 


 

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