Dora la Dingue

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Dora la Dingue
Avec "Dora la Dingue", la psychanalyse 3.0 devient une arme de destruction précise.
Et si les vrais fouteurs de troubles étaient en fait nos parents, avec leurs crises existentielles qui vous pulvérisent un foyer ?

 Ah ! les jeunes de nos jours ! Ben quoi ? Vous préféreriez qu’on aille voir sur quels sites porno vous surfez ? Ou qu’on hacke votre e-mail ? Au fait, qui c’est que vous appelez une « ado perturbée », monsieur et madame Pharmazombie ?


 

C’est en tous cas ce que pense Ida, coincée entre un père infidèle et une mère alcoolico-dépressive (« Ma mère disait toujours que la vodka est sans odeur. Mais c’est du vent. Ca explique pourquoi elle sentait souvent comme de l’Estée Lauder au concombre. Bon propre sain frais. »).


 

Pour expier leurs failles parentales, occulter les tendances homosexuelles de leur fille et les mains baladeuses du voisin, ils lui ont dégoté le meilleur psy du marché : Dr. Sig, fumeur de Havanes, expert ès traumas sexuel: « lors de cette étreinte vous avez simultanément désiré et craint le membre masculin, puis déplacé ces émotions au plan oral. »

Ces morales de pacotille, très peu pour notre Ida. Née après la libération des mœurs, il ne lui viendrait pas à l’esprit de se demander si sa copine Marlene, un travesti rwandais passionné de bacon et de théories érotiques vintage, est « spéciale ». Les identités sexuelles troubles et les familles compliquées font partie du quotidien ordinaire. Et puis surtout, c’est une gamine 3.0 . Pour dénoncer la grande mascarade des adultes hyprocrites, elle va user des ruses de son époque.

 

 

Lidia Yuknavitch, par Andrew Kovalev

Lidia Yuknavitch enseigne la littérature, l’écriture, le cinéma et le féminisme à l’université. Il n’en fallait sûrement pas moins pour imaginer ce remake explosif du fameux « cas Dora » décrit par Freud dans ses Cinq Psychanalyses : la jeune Ida Bauer, victime d’agression sexuelle, avait été diagnostiquée hystérique. En revisitant cette « affaire », maintes fois jugée abusive, Lidia Yuknavitch barbouille les vertus immaculées de la psychanalyse pour faire l’apologie de la rage adolescente. Elle lui emprunte un goût dévastateur pour la répartie ( "je me sens comme un vieux tampon dégueu de trois jours. »), une curiosité artistique débordante (on croise Maya Deren, Billie Holiday, ou l'anarchiste Emma Goldman) et de références littéraires racées.

Armée d’un dictaphone, d’une caméra, de copines audacieuses et d’une colère intacte, Ida / Dora va faire comprendre aux adultes névrosés qui l’entourent que l’avenir ne leur appartient plus. Truffé de clins d’œil malicieux, de punchlines Girl Power et de techno-lubies, ce roman tire sur tout ce qui sent le fric, l’autorité et la médiocrité.

Dans une postface très éclairante, Chuck Palahniuk salue l’audace d’une auteure qui s’en prend à la « thérapi-vertissement », ou la « crise comme produit » : « aujourd’hui, les fous sont télévisés (…) Comment ne pas aimer le thérapi-vertissement ? Il nous procure un tel sentiment de supériorité, de confort, de catharsis. Chaque épisode est moins un mélodrame qu’un avertissement ou un sermon. Quant aux experts convoqués – travailleurs médicaux sociaux, coachs personnels, diététiciens, etc. – ils ne sont rien de moins que des missionnaires évangéliques, ces disciples de Freud, Jung et Skinner. »

La différence n’est pas encore la nouvelle norme. En attendant, Dora la Dingue lui prépare le terrain.

 


 

Photo : Assi Meidan

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