Direction l'Asie

Plan B (best of) Vendredi 23 mars 2012

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Direction l'Asie
Frédéric Bonnaud reçoit Kiyoshi Kurosawa dans le cadre de sa rétrospective à la Cinémathèque française et Maylis de Kerangal pour son livre Tangente vers l'Est (Verticales).

Kiyoshi Kurosawa à la Cinémathèque française (Paris).

Prolifique cinéaste ayant débuté dans la série B et les productions de genre, Kiyoshi Kurosawa a bâti une œuvre indiscutablement personnelle, saluée régulièrement dans les grandes manifestations internationales. Il est considéré comme un véritable artiste de la peur et de l'angoisse, mais les règles de l'épouvante cinématographique sont souvent, chez lui, un prisme à travers lequel il observe l'histoire culturelle et la réalité sociale du Japon. Son art de la mise en scène contribue à faire de ses films parmi les plus effrayants jamais réalisés. Mais ceux-ci sont, tout autant que des récits terrifiants, de profondes et subtiles interrogations philosophiques, même si Kurosawa a su avec bonheur s'écarter des contraintes du genre au sens propre.

Kiyoshi Kurosawa est de ceux qui réussissent ce qu'il y a sans doute de plus difficile au cinéma : déborder des catégories existantes tout en se nourrissant de leur rhétorique, confondre la sensation primaire, tripale, avec la réflexion la plus intense, mêler la pulsion à l'abstraction froide. Il y a des personnages et il y a des concepts, il y a des fantômes et il y a de la réalité, il y a des êtres humains et il y a des idées, dans les films de Kiyoshi Kurosawa. C'était la fin des années 1990. Certains d'entre nous avaient découvert, dans tel ou tel festival, un drôle de film de terreur, véritablement terrifiant pour le coup, réalisé par un cinéaste au patronyme un peu trop connu pour être honnête (un autre Kurosawa est-il possible ?). Le film c'était Cure, bizarre histoire de meurtres en série, où l'identité de l'assassin changeait avec chaque meurtre et où l'hypnose jouait un rôle central. La froideur et la précision des cadrages, une atmosphère sombre et angoissante, le refus de tout lyrisme, une impression de familiarité et d'absolue étrangeté mêlées, tout cela faisait de Cure un objet fascinant et un peu effrayant. Son auteur entamait, à ce moment-là, une période d'activité intense. Entre 1999 et 2003, il enchaîne frénétiquement film sur film, fabriquant une des œuvres les plus importantes et les plus originales du cinéma contemporain. Pourtant, lorsque l'on découvre cet ogre prolifique avec des titres comme Charisma, License to Live, Séance, Kaïro, celui-ci avait déjà une carrière riche et mouvementée derrière lui. Et c'est bien un des projets de cette rétrospective que de permettre de découvrir, enfin, les débuts de Kiyoshi Kurosawa.

Tangente vers l'Est, un livre de Maylis de Kerangal publié chez Gallimard.

Dès l’ouverture de ce bref roman, on prend le train en marche, en l’occurrence le Transsibérien, déjà loin de Moscou, à mi-chemin de l’Asie. Le long du corridor, se presse une foule de passagers de 3e classe bardés de bagages, d’où se détache une horde de jeunes hommes en tenue camouflage agglutinés dans la fumée de cigarettes, que le sergent Letchov conduit à leur caserne d’affectation en Sibérie. Parmi eux, Aliocha, grand et massif, âgé de vingt ans mais encore puceau, et comme désarmé face aux premiers bizutages qui font partie du rituel de ces transports de conscrits. Il préfère s’isoler, lui qui n’a pas su trouver le moyen d’éviter le service militaire, qui n’attend rien de bon de cette vie soldatesque et sent la menace de cette destination hors limite. A l’écart, il commence à échafauder les moyens de fausser compagnie à son régiment. Mais comment se faire la belle à coup sûr ? Profiter d’un arrêt à la prochaine gare pour se fondre dans la foule et disparaître. A priori, il a tout à craindre de son sergent, mais aussi des deux provodnitsa, ces hôtesses de wagons, en charge de la maintenance des lieux et de la surveillance du moindre déplacement des voyageurs. Une première tentative échoue. Aussitôt repéré, il remonte dans le train. Sa fébrilité suspecte a dû le trahir. Occasion manquée donc, mais sur le quai, Aliocha a croisé une jeune Occidentale qui va bientôt s’émouvoir de son sort : Hélène, une Française de 35 ans, montée en gare de Krasnoïarsk. Elle vient de quitter son amant Anton, un Russe rencontré à Paris et récemment revenu au pays gérer un énorme barrage, un homme qu’elle a suivi par amour près du fleuve du même nom. Malgré les barrières du langage, Aliocha et Hélène vont se comprendre à mi-mots. Toute une nuit, au gré d’un roulis engourdissant, ils vont partager en secret le même compartiment, supporter les malentendus de cette promiscuité forcée et déjouer la traque au déserteur qui fait rage d’un bout à l’autre du train. Les voilà condamnés à suivre un chemin parallèle, chacun selon sa logique propre et incommunicable, à fuir vers l’Est et son terminus océanique, Vladivostok. Une histoire fragile et fulgurante dans une langue sensuelle et fougueuse, laissant à nu des êtres pris dans la rhapsodie d’un voyage qui s’invente à contre-courant. Ce texte a été conçu dans le cadre du voyage d’écrivains dans le Transsibérien organisé par Cultures France pendant deux semaines, en juin 2010, sur la partie orientale du trajet Novossibirsk-Vladivostok. Sa première version, sous forme de fiction radiophonique, a été profondément remaniée pour le présent volume.

 

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