Détecteur de rumeurs sur Internet : une fausse bonne idée

L'actualité numérique Mercredi 26 février 2014

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Détecteur de rumeurs sur Internet : une fausse bonne idée
Le projet Pheme souhaite détecter les ragots colportés sur le web. Une espèce d'énorme détecteur de mensonges dont tout le monde se réjouit, mais qui n'est pas forcément une excellente idée.

 

C’est un projet qui fait frétiller pas mal de monde. Le programme de recherche "Pheme", du nom d’un personnage mythologique qui colportait des ragots -comme quoi au passage, il n'y a pas besoin d’Internet pour que cela existe-, vise à déterminer, en temps réel, si ce que l’on poste sur Facebook, Twitter et compagnie est vrai ou faux.

Un détecteur de mensonges géant

Coordonné par des universités européennes et financé en partie par l'Union Européenne, ce programme a donc pour but de mettre sur pied une espèce d’énorme détecteur de mensonges. A l'échelle du Net.

Pour y parvenir, les chercheurs entendent compiler plusieurs méthodes. Tenter par exemple de séparer les comptes tenus par des humains de ceux entretenus par des robots (ou "bots") -une situation assez fréquente sur Twitter, qui en fait d'ailleurs la chasse. Ou procéder à une analyse sémantique des messages publiés -autrement dit, essayer donc d'en déterminer le sens.

Les scientifiques entendent aussi classer les sources en fonction de leur fiabilité: les institutions officielles, les journalistes ou bien encore certains experts identifiés devraient ainsi être démarqués des autres internautes.

De la difficulté de décrypter "kikoolol yolo :-) "

Estimé à une hauteur de 4 millions d'euros, le projet Pheme a été relayé sans vraiment de réserve dans la presse, alors même que de nombreux obstacles attendent les chercheurs.

Ce n'est en effet pas la première fois que l'humain connecté rêve d'un décrypteur universel de ces contenus déversés en continu sur Internet. Une manière comme une autre de tenter de reprendre un semblant de contrôle sur Internet, et ce flux d'informations qui nous échappe.

L'une des manières de le faire serait en effet de saisir le sens des messages sur les réseaux sociaux, qui sont c’est vrai souvent assez cryptiques. Allez comprendre par exemple la signification profonde d'un:

lolilol yolo smiley-qui-rigole


 

Un exemple pas totalement pris au hasard puisque les sémiologues se cassent précisément les dents depuis des années sur ces smileys qui pulullent dans nos interactions sur Internet. Et ils ne sont pas les seuls: les marques, elles aussi, tentent de percer le mystère des tweets qui parlent d'elles, dans une optique évidente de recyclage commercial, sans toutefois y parvenir. Et c'est le moins qu'on puisse dire.

En 2012, le Wall Street Journal se penchait justement sur cette “science étrange de la traduction du sarcasme en ligne”, en relayant au passage le désarroi d'une responsable marketing:

Travailler pour des marques telles que Coca-Cola lui a appris qu’il ne faut pas se fier aux apparences d’un smiley [...] Ados et twittos utilisent des émoticônes de manière sarcastique, à l’en croire. Et un simple point d’exclamation – contrairement à plusieurs – peut en fait traduire un manque d’enthousiasme.

 

C’est dire si l’entreprise de nos chercheurs de Pheme s’annonce corsée !

Une fausse bonne idée

Et au-delà de ces obstacles auxquels l'armée de scientifiques planchant sur le programme ne manquera pas de se heurter, l'idée même de ce détecteur de mensonges connecté semble motivée par de drôles d'intentions.

L'une des responsable anglaise de l’équipe, une certaine Kalina Bontcheva, explique ainsi qu'elle a germé à la suite des émeutes au Royaume-Uni en 2011, quand certains suggéraient "que les réseaux sociaux auraient dû être fermés afin d'empêcher les émeutiers de les utiliser pour s'organiser", écrit la BBC.

Dans la même veine, il est déjà prévu que si ce projet aboutit, pas avant un an et demi au mieux selon les chercheurs, il ne se retrouvera qu'entre les mains des journalistes, des entreprises mais aussi des autorités. Comme le souligne le journal anglais The Telegraph:

Cela permettra aux gouvernements, aux services d'urgence, aux agences de santé, aux journalistes et aux entreprises de répondre à la rumeur.


 

En clair, l’objectif semble moins d’éclairer tous les internautes sur la nature de ce qui circule sur Internet que de redonner du pouvoir à ceux qui ont précisément été bousculés par l'horizontalité installée par le réseau.

Aujourd'hui, il est en effet possible de dire à un journaliste qu’il s’est planté sans avoir de carte de presse, de commenter sous son article sans que la compétence du commentateur soit au préalable vérifiée et validée. De même, un politique verra systématiquement sa parole passée au crible et une bourde, ou une faute grave, passent désormais bien moins inaperçues sur les réseaux.

Avec Internet, et contrairement au confort des plateaux télé, les puissants de retrouvent confrontés directement aux lambdas. Ce n'est pas pour rien que les premiers à dénoncer les "rumeurs" sur Internet sont des politiques (Nadine Morano), des intellectuels (Alain Finkielkraut) et des artistes médiatiques.

Bien sûr, sur Internet circulent des informations fausses et l'initiative qui consiste à apprendre aux internautes comment les repérer au mieux ne peut-être que louable -surtout lorsqu'on sait que tout le monde n'est pas armé de la même façon pour appréhender ces informations.

Mais l'existence même de ces mensonges n'est en rien liée au support: c'est d'abord du fait de ce qui émettent ce contenu -les individus. De ce fait, vouloir instaurer un détecteur de mensonges sur le réseau semble aussi laborieux et vain que de chercher à en mettre un dans la "vraie vie", comme on dit. Dans les bistrots, à la machine à café des entreprises...

Une arme potentielle

Pire: quand bien même l'entreprise réussirait, elle comporte tout de même un biais dangereux. Si Internet permet potentiellement à chacun de prendre la parole, il permet donc aussi de faire émerger une autre parole. Une possibilité qui permet, dans les cas extrêmes mais hélas très récents, d'organiser une résistance à un régime autoritaire. D'instaurer une alternative. C'était vrai pour les Printemps arabes, cela l'a été aussi en Ukraine.

Imaginez une seconde ce qu'un détecteur de mensonge, capable de distribuer les labels "fausses" et "bonnes" informations, pourrait produire s’il venait à se retrouver entre les mauvaises mains. Imaginez ce qu'il aurait produit s'il avait été mis à disposition des officiels et institutions reconnues du régimes lybien ou syrien.

Par ailleurs, notons pour finir que ces institutions et sources jugées plus "fiables" par les chercheurs ne le sont pas forcément toujours. Un seul exemple, frais d'il y a quelques jours: à en croire le dernier lot de révélation de Glenn Greenwald, le journaliste qui a travaillé avec Edward Snowden pour révéler les détails de la surveillance des Etats-Unis sur Internet, «les agences de renseignement occidentales essaient de manipuler et de contrôler le discours en ligne à l'aide de tactiques trompeuses et visant à détruire la réputation».

Une agence de l'administration américaine. Tout ce qu'il y a de plus officiel...


Andréa Fradin

> SON: Johnny Hallyday, Tu sais que Tu Mens

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