Des droits pour les robots ?

L'actualité numérique Vendredi 06 décembre 2013

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Des droits pour les robots ?
La question n'appartient plus au seul terrain de la science-fiction: de plus en plus de chercheurs plaident pour étudier nos rapports à ces machines si particulières. Pour éventuellement faire évoluer le droit.

 

Ils ont droit à un traitement de faveur. Avec eux, nous, humains, ne nous comportons pas de la même façon que face à nos cafetières et autre grille-pain. Pourtant eux, les robots, sont tout autant à ranger dans la catégorie "machine" que notre attirail électroménager. Sauf qu'ils ne sont pas des machines comme les autres. 

Pas des machines commes les autres

De plus en plus d'expériences se penchent sur ce drôle de lien que l'humain tisse un peu malgré lui avec le robot. Il y a quelques semaines, on vous parlait par exemple de l'affection que des soldats américains pouvaient développer pour les robots de combat qui les accompagnent sur le terrain. Petit nom, décoration et même funérailles: ces armes d'un nouveau genre, sans être particulièrement mignonnes ou même anthropomorphes, suffisaient à émouvoir les militaires. 

> Lire: "Robots et frères d'armes"

Dans le même genre, un article de la BBC raconte une expérience pas piquée des hannetons menée en février dernier par une chercheuse du prestigieux MIT, Kate Darling. Cette dernière propose à un groupe de jouer pendant une heure avec des petits robots dinosaures, de la marque Pleo. Il sont mignons comme tout et ressemblent même, quand on les sort de leur boîte "à des chiots sans défense", précise l'article. 

 

 


Après une heure de pouponnage, ça se corse : la scientifique donne des couteaux et des hachettes (entre autres) pour défoncer le petit dino. Boucherie de robot pour tout le monde ! Sauf que le malaise s'installe: personne ne veut blesser -puisque c’est bien de ça dont il s’agit- le jouet. La chercheuse dit alors aux participants que leur dinosaure sera épargné s’ils détruisent celui du voisin.

Toujours rien. Vient donc un second coup de pression, où elle explique que si aucun d'entre eux ne trépasse, ils y passeront tous. C'est à ce moment là qu'un des hommes du panel se dévoue enfin pour massacrer un des dino :

Suite à cet acte brutal, la salle est restée silencieuse quelques secondes. La force de la réaction émotionnelle des gens semblait les avoir tous surpris.

Boucherie de robots

Cette expérience n'est pas isolée. La BBC rappelle que des chercheurs allemands se sont également penchés sur les émotions ressenties face à un spectacle de cruauté infligé sur un humain, un robot et un boîte. Ils ont par exemple regardé l'activité du cerveau humain pendant le visionnage de la vidéo suivante, durant laquelle le dino Pléo, toujours et encore lui, se fait malmener.

[Message aux âmes sensibles: c'est étrangement dérangeant]

Etrangement dérangeant.

Or les scientifiques ont découvert que ces sons, ainsi que les mouvements saccadés du robot-dino en détresse, suffisent à activer le cerveau de la même façon que si la victime était humaine :

Les réponses physiologiques et émotionnelles mesurées étaient bien plus fortes que celles qu'ils attendaient, en dépit du fait [que les sujets testés] avaient conscience de regarder un robot.


 

Quelque part entre le jouet inerte et l'animal

Un autre test, moins rigoureux mais non moins intéressant, a également été mené avec un Furby, cette peluche animée un peu flippante qui parle, et des enfants. La radio américaine Radiolab leur a demandé de tenir par les pieds (ou ce qui y ressemble) une Barbie, un hamster et un Furby. Face aux gémissements de ce dernier, qui crie "me scared !" ("j'ai peur !") dans cette position, les gosses se sont sentis bien plus mal à l'aise qu'avec Barbie et l'ont donc rapidement retourné. La peluche qui gigote serait donc quelque part entre le jouet inerte et l'animal. 

 

 

 

Évidemment, il faut prendre toutes ces expériences avec prudence: leur panel est réduit, les conditions d'observation pas toujours très scientifiques. Et vu le nombre de vidéos intitulées "Kill Furby !", "die Furby!" ou "devil Furby" sur Internet, l'humanité tout entière est loin d'être attendrie par l'automate -bien au contraire.

Furby rencontre une perceuse.

Il n’en reste pas moins que certains s’attachent tout de même à ces machines tout en sachant très bien qu'il ne s'agit pas d'êtres vivants. Ce lien tient à bon nombre de raison, à commencer par la personnalité de chacun -la propension à donner des petits noms aux plantes ou aux ordinateurs est un bon indicateur.

Mais parfois, le simple fait de voir s'animer un objet, de l'entendre marmonner, bref, d'avoir l'illusion d'un être vivant peut suffire. Particulièrement si le robot en question a la bouille de Denver ou de Petit-Pied -il faudrait renouveler l'expérience avec un robot-dino vélociraptor. De même, si la machine vient à prendre une place importante dans les vies, comme dans le cas des robots soldats, un attachement peut s'installer.

The Humans are dead, extrait du pilote de Flight of the Conchords

 

Pour Kate Darling, c'est précisément en raison de ce lien particulier qu'il faut réfléchir à un droit des robots. L'objectif est moins en effet de protéger ces machines, de s'interroger sur leur éventuel ressenti -une question qui reste très futuriste- que de s'interroger sur la nature de nos relations avec elles. Puisque nous nous projetons sur ces robots et que les actes de cruauté à leur encontre nous mettent mal à l'aise, il est urgent pour les chercheurs de se poser des questions concrètes : est-il par exemple acceptable de torturer un humanoïde devant des enfants, se demande la BBC ? Le journaliste va même plus loin en évoquant le cas extrême d'un pédophile qui ferait l'acquisition de robots au visage d'enfants.

> Lire: "Real Humans", la série où les robots débarquent dans la société

Sans aller jusque là, la nécessité de s'interroger sur nos rapports aux machines se pose déjà avec insistance avec les drones, qui modifient la définition même de la guerre. Il faut donc veiller à ne pas laisser ce terrain en friche, préviennent les chercheurs, avant que les robots, Wall-E, BigDog ou Hubot, appartiennent réellement à notre quotidien.

 

 


 

Andréa Fradin

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> Crédit Photo CC FlickR Kerolic

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