Conte de putes

Les lectures Mardi 06 mai 2014

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Conte de putes
photo Salomé Kiner



Les premières pages de Conte de putes ont tout de la relecture classique : alanguie dans les Cieux, Aphrodite balance son téléphone portable par-dessus les nuages pour mieux profiter des bras d’Arès, son amant « définitivement parfait »,  « charismatique. Agressif. Mais tendre avec cela. »

Sauf que. Comme Arès est le Dieu de la guerre, il doit partir en Afghanistan. Et comme Arès est agressif et super viril, avant de partir, il prend soin d’exterminer l’autre amant d’Aphrodite, un jeune et beau mortel.

Dépitée et en larmes (sauf qu’Aphrodite chiale des fleurs, évidemment), elle descend au Disco Inferno, où elle s’enquille des Anges Bleus avec sa copine Pénélope, qui fait le pilier de bar en attendant le retour de son "porc" de mari.

Quelques cocktails plus tard, elle erre avec sa petite valise rose dans l’Olympus International Airport.
Au lieu de HELL, royaume d’Hadès, où elle voulait aller chercher le bel Adonis, son amant trucidé, Aphrodite embarque pour HEL, aka Helsinki sur les tableaux d’embarquement.

 

Le virage gore

Arrivée en Finlande, la déesse de l’amour et de la sexualité tombe des nues (et là, elle pleure des cailloux) : où sont passés ses dons de beauté et d’amour gracieusement offerts à l’humanité ?

Pourquoi Kalla et Milla, deux jeunes prostituées, vivent-elles sous le joug de leur employeur-proxénète ? Pourquoi leurs clients les vilipendent-elles au Parlement avant de venir marchander leurs services sous la couverture anonyme de pseudos ridicules ? Comment ces créatures peuvent-elles être à la fois objet de désir et de répulsion ?

Ces contradictions morales illustrent, pour Laura Gustafsson, le pouvoir pervers qu’exerce le vilain « Empire du Patriarcat » sur les femmes, acculées depuis les origines de l’humanité à des rôles dégradants et coupables.

 

Tous les moyens – et tous les symboles – seront bons pour en venir à bout de cette usurpation.
A mi-chemin entre Thelma et Louise (dont le « you get what you settle for » est placé en exergue du roman), Death Proof et un Despentes à la sauce burlesque, Conte de putes est une véritable croisade gore contre toutes les formes d’oppression : la traite des femmes, les religions, la cause des animaux, l’entertainement avilissant (« Et maintenant, place à une scène de sexe lesbien torride !!!!!!!!!!!! Eh non, coco. On n’est pas sur HBO »), la souffrance au travail, le tourisme sexuel, l’impératif de reproduction…

Pour en venir à bout de ces aberrations transparentes, sévices ordinaires qui ne choquent plus personne, Laura Gustafsson s’entoure de figures tutélaires caricaturées ou subverties pour les besoins de ses idées : aux côtés d’Aphrodite, vieille rombière maladroite, vous croiserez Phèdre, lesbienne des enfers, Perséphone – Perséfoune pour les intimes -, Lilith, Athéna, Isis, Télémaque, Adam (« l’alcoolique passif-agressif »), Aristote (pour ceux qui trouvent son nom trop compliqué, il suffira de l’appeler « maître »), Pikachu et Carrie Bradshaw, rien que ça…

 

Guérilla papier

Il faut aimer le comique de guerre pour suivre ce western féministo-punk. Il faut aimer la sauvagerie littéraire et les banquets sacrificiels. Ce Conte de putes fait couler un sang noir comme l’encre qui le signe, ou comme la merde qui remplit souvent les être humains, « si blancs qu’ils soient à l’extérieur ».

Si ces 400 pages de guérilla de papier sont d’une pertinence inégale, il y a une lecture qui fait pleinement sens : des dieux de l’Olympe à Bridget Jones, d’Adam et Eve à Mère Teresa, de l’Islam à Sarah Palin, nous sommes bercés (et bien endormis) par l’idée que la femme n’est pas, et n’a jamais été, tout à fait l’égale de l’homme. Et pour dénoncer cette grande et millénaire arnaque, aucune arme n’est trop lourde.

 


 

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