Cité de la Nuit

Les lectures Mardi 10 juin 2014

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Cité de la Nuit
En 1963, John Rechy balançait à la face des États-Unis un roman autobiographique sur la prostitution masculine, et plus largement sur la solitude urbaine.

 

Au début de Cité de la Nuit, le narrateur est un petit garçon dans la maison familiale d’El Paso. La tornade se lève. Sa chienne Winnie se meurt. Sa mère lui dit, et ces mots résonneront longtemps, légendant une fêlure intime, que « les chiens ne vont pas au Ciel."
Le nez collé à la fenêtre, il regarde la dépouille de l’animal, immobile sous la bourrasque de poussière.

 


A la fin de Cité de la Nuit, le narrateur est un jeune homme de retour à El Paso. Il revient d’un long voyage « vers la perte de l’innocence », virée crépusculaire dans les entrailles de l’Amérique. New-York, Chicago, Los Angeles, San Francisco, La Nouvelle-Orléans : une odyssée urbaine sur fond de prostitution gay. Une manière comme une autre de panser la haine du père et l’amour dévorant de la mère.

 

Il retourne à la même fenêtre. Il essaie de réfléchir à sa vie, « une spirale qui s’enroule, sans commencement, sans fin. » Il entend le vent hurler, et « le vent sauvage est l’écho des révoltes et des terreurs d’un enfant ». Il regarde le ciel « gris orangé », « les nuages furieux se ruent les uns sur les autres comme pour se battre. »

 

La météo du chagrin

Ce ciel capricieux qui ne veut pas des chiens, le narrateur sans nom de Cité de la Nuit l’observe régulièrement ; avec fascination. On peut y lire, à travers ses yeux, toutes les variations du désespoir. Il a l’opacité muette d’un linceul. Il est « barbouillé de brume ». Il est dédaigneusement poignardé par les gratte-ciels éblouissants de la ville. Il lève des aubes grises sur des rues épuisées par le stupre.
Ces peintures changeantes épousent la déambulation morbide du narrateur. 

  A mesure que la saison changeait, je sentais aussi un certain changement s’opérer en moi : un sentiment d’affreuse solitude m’envahissait parfois, paradoxalement à l’apogée de mon ivresse, et me jetait dans des abîmes de depression.


 

Les abîmes, il en sera souvent question dans cette Cité de la nuit, métaphore allégorique de l’Amérique des parias, des fuyards et des exilés.

 

Les mondes de John Rechy

Le monde de John Rechy est souterrain : il se dissimule dans les bars clandestins, dans les ombres projetées sur le goudron suintant, au fond des quartiers interlopes.

 

Times Squares, Pershing Square, Madison ou Hollywood Boulevard : dans la nuit, tous les lieux se ressemblent.
Le narrateur rebondit ainsi d’une ville à l’autre, comme un yoyo désespéremment attaché au fil de la prostitution. Ce qui le tient, c’est la satisfaction narcissique du sexe tarifé, et avec elle l’exercice jaloux de la jeunesse :  « à l’écart de ces rues, je gaspillais ma Jeunesse. La fin de la jeunesse est comme une mort. On meurt lentement, rongé par les révélations successives. On meurt aussi de cette certitude écrasante que le passeport miraculeux délivré à la jeunesse peut être déchiré sauvagement par l’ennemi le Temps. »

C'est aussi la fréquentation des "papillons de nuit". Ces créatures esclaves ou libérées, caricatures grotesques du rêve américain, et à qui John Rechy consacre des chapitres entiers. C'est Miss Destiny et ses rêves de mariage. C'est Pete, le mauvais garçon aux mains chaudes. C'est Chuck, le cow-boy nonchalant  qui tapine au soleil. Leurs monologues tirent parfois en longueur, mais ils rythment la traversée solitaire d'un narrateur qui s'émeut rarement.

John Rechy

Le monde de John Rechy n’a pas de genre, non plus : travestis, jeunes garçons invertis par l’appât du gain, pères de famille tourmentés, pédérastes illuminés – la faune de la nuit échappe au règne normé du jour.

Les rêves s’habillent en cuir, les jukebox crient pour étouffer les pleurs, les cœurs sont suturés et les mensonges sont légions : le monde de la nuit a très peu de limites.
Sauf peut-être le ciel, qui cadre majestueusement l’immense Cité de la Nuit.

C’est un livre ambitieux, le premier et peut-être le plus réussi de son auteur. Il aura fallu quatre ans à John Rechy, reclus à El Paso dans la maison de sa mère, pour écrire cette errance américaine. Sa publication en 1963 est un succès commercial et un choc critique.

Aujourd’hui, c’est un « classique moderne de la littérature américaine ». Il a largement inspiré le scénario du deuxième film de Gus Van Sant, My Own Private Idaho.
Dommage que John Rechy soit encore parqué, 50 ans après Cité de la Nuit, dans le ghetto famélique des littératures dites « de minorités ». L’étiquette est tenace, et réductrice.  

 

 


 

 

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