Bitcoin: 400 millions de dollars ont disparu. Et la confiance avec ?

L'actualité numérique Vendredi 28 février 2014

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400 millions de dollars de Bitcoins ont disparu, et la confiance aussi ?
Le seul or qui est gardé dans les coffres de la banque centrale du Bitcoin, c’est la confiance dans le système et dans ses acteurs. Si elle disparaît, il ne reste plus rien.

Il y a les placements de bon père de famille. Et puis, il y a le Bitcoin.

La monnaie virtuelle vit sans doute la pire crise de sa jeune histoire. Sa principale place de marché, Mt.Gox, basée au Japon, a disparu, presque sans laisser d’adresse. Depuis lundi 24 février, son site affiche page blanche, empêchant tout transfert d’argent.

Le problème vient de la découverte d’une perte de 700.000 Bitcoins détenus par des internautes, à cause d’une faille du système. Au cours actuel, la somme représente environ 400 millions de dollars et 6% de l’ensemble des Bitcoins en circulation. Découvrant l’ampleur du trou, Mt.Gox a suspendu ses activités. Personne ne sait ce qu’il adviendra de cette énorme masse de monnaie, nouvelle forme de “casse du siècle”.

Mt.Gox a baissé sa devanture mais sa possible faillite n’a rien à voir avec celle d’une banque traditionnelle. Les détenteurs des bitcoins envolés ne peuvent pas les retirer au guichet de leur banque ou compter sur un État qui assurerait leurs dépôts. Ils n’ont que leurs smileys pour pleurer.

What would Julien Courbet do ?

Dans Sans aucun doute, Julien Courbet n’aurait même pas d’interlocuteur à appeler, furieux, pour défendre le bon consommateur. Le patron de Mt.Gox, Mark Karpélès, ne répond plus. Tout juste fait-il savoir, en homepage de son site, qu’il est encore sur le sol japonais et qu’il travaille à résoudre le problème. Quant au patron de la banque centrale du bitcoin, c’est un algorithme et la machine n’ayant pas encore rattrapé l’homme en la matière, il n’est pas en mesure de prendre la parole pour rassurer les marchés.

Mark Karpélès est un personnage très étonnant. Comme son nom ne l’indique pas, c’est un français. On connaît très peu de choses sur lui, sinon qu’il a 28 ans et qu'il a vraiment plus l’apparence d’un geek que d’un grand banquier. Comme le relève 20minutes.fr, il était apparu en 2007 dans un documentaire de Canal +, Suck my geek, avant de rejoindre le Japon et de devenir un magnat du Bitcoin.

 

Mt.Gox paraît aussi pittoresque que son jeune patron français. À la base, le site est une place de marché… des cartes Magic. Mt.Gox est l’acronyme de Magic: The Gathering Online eXchange. En 2010, le site sent venir le vent du Bitcoin et change ses activités pour devenir une plateforme où on peut échanger ses Bitcoins contre des monnaies courantes.

Dans ses plus grandes heures, Mt.Gox centralisait 80% des échanges de Bitcoins dans le monde. Son influence a depuis décliné, mais le site reste la première place du marché et totalise entre 20% et 30% des échanges. À l’échelle du Bitcoin, c’est comme si Wall Street baissait le rideau.

Opération sauver le Bitcoin

Le cours de la monnaie a plutôt tenu le choc, ne perdant que 7,5% en une journée, mais c’est l’ensemble de la communauté Bitcoin qui tremble.

Un conglomérat de patrons du secteur financier Bitcoin a publié une lettre pour rassurer les détenteurs de la monnaie alternative. Leur stratégie : faire passer Mt.Gox pour un mouton noir, qui ne représente en rien la communauté:

Cette tragique violation de la confiance des utilisateurs de Mt.Gox est de la faute de l’entreprise et ne reflète en rien la solidité et la vauleur du bitcoin et de l’industrie des monnaies alternatives. Il y a des centaines d’entreprises fiables et responsables impliquées dans le bitcoin. Ces entreprises vont continuer à construire le futur de la monnaie en rendant le bitcoin plus sécurisé et plus simple d’utilisation pour les consommateurs et les marchands.


 

Les industriels du Bitcoin ne veulent pas de régulation et promettent une auto-régulation. Comment peut-on leur faire confiance ? Mt.Gox est hors du jeu, mais on ne dispose pas de beaucoup plus d’éléments sur ses deux concurrents principaux, le slovène Bitstamp et le bulgare BTC-e. Faute de régulation, il faut les croire sur parole.

Incroyable amateurisme

Le Bitcoin est à un moment clé de son histoire. Il n’est plus qu'une utopie de geeks libertariens, comme à sa création en 2009, mais une monnaie à l’échelle mondiale en phase d’être adoptée par le grand public. Pourtant, ses structures restent d’un incroyable amateurisme.

L’affaire Mt.Gox vient rappeler que le Bitcoin n’est pas qu’un algorithme de génie qui joue le rôle de banque centrale en créant patiemment de la monnaie et en permettant des échanges monétaires de pair-à-pair.

Toute une série d’intermédiaires sont venus se greffer au système, notamment pour convertir les bitcoins en monnaie traditionnelle. Ce n’est plus la même donne: l’humain est beaucoup plus faillible que l’algorithme, surtout s’il n’est pas régulé.

Une affaire de confiance

Cette affaire est une catastrophe pour le Bitcoin car une monnaie est avant tout une relation de confiance entre ses contractants. Le seul or qui est gardé dans les coffres de la banque centrale du Bitcoin, c’est la confiance dans le système et dans ses acteurs. Si elle disparaît, il ne reste plus rien.

Le Bitcoin traverse un mauvais rêve, qui le fait plus ressembler à un scam nigérian qu’à une monnaie de confiance. Dans les communautés Internet — et le Bitcoin en est une, d’une certaine manière — la bonne foi des participants est supposée. S’il s’avère qu’un participant trahit le système, a fortiori si c’est le plus important, c’est toute la chaîne de confiance qui s’effondre.

Qu'elles sont loin les cartes Magic !

La communauté Bitcoin est prise dans une contradiction. Si elle veut que son rêve libertarien de se passer, à grande échelle, des institutions monétaires traditionnelles se réalise, il faut pouvoir assurer la confiance des dépôts et des échanges, et donc passer par une forme de régulation.

L’avenir du Bitcoin passe sans doute par des structures qui ont pignon sur rue, comme on dit dans l’économie traditionnelle. Hasard du calendrier, au moment où s’effondrait Mt.Gox, SecondMarket, un acteur reconnu de Wall Street, a annoncé le lancement d’une place de marché de Bitcoins, la première sur le sol américain. SecondMarket assure être en discussion avec des régulateurs, sans préciser lesquels.

Pressé par les événements, le Bitcoin s’éloigne doucement des cartes Magic et du libertarisme. Serious business.

Vincent Glad.

 


 

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