Ai WeiWei invente un mème, et la jambe devient fusil

L'actualité numérique Mercredi 18 juin 2014

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Ai WeiWei invente un mème, et la jambe devient fusil
Retour sur la dernière performance en ligne de l’artiste Ai Weiwei. Derrière une photo en apparence potache, l'artiste a trouvé un nouvelle fois le moyen de contester la politique autoritaire du gouvernement chinois.

Il y a une semaine tout juste, l'artiste chinois Ai Weiwei postait une photo pour le moins étonnante sur son compte Instagram. Assis sur une chaise dans son atelier, juste vêtu d'un caleçon, d'une paire de chaussettes remontées jusqu'aux mollets et coiffé d'un chapeau de paille de ceux que l'on trouve normalement dans les rizières, l'artiste dissident chinois tenait sa jambe droite des deux mains, en la braquant vers le vide comme s'il s'agissait d'un fusil. Le tout sans explication particulière.

Le cliché entraîne alors la naissance d'un mème sur Internet à la viralité extrême. Dans la foulée, des milliers d'internautes chinois et du monde entier se plient  au même exercice et brandissent leur jambe comme s'il s'agissait d'un fusil, multipliant les mises en scènes.

Les uns miment des simulacres d'exécution, d'autres sortent leur jambe d'une fenêtre pour singer un sniper, certains s'amusent à pointer des tanks sur leur écran de télé... Les déclinaisons sont infinies, et Ai Weiwei, ne tarde pas à leur donner l'écho mérité en en repostant beaucoup sur son propre compte Instagram.

Crédit photo : ©aiww

Contestation

Venant d'un type comme Ai Weiwei, il est effectivement difficile de ne pas faire y voir une forme déguisée de contestation des autorités. Critique insatiable du régime chinois, l'artiste vit en liberté conditionnelle depuis 2011 et ne peut quitter Pékin sans autorisation, officiellement à cause d'une sombre histoire d'impôts impayés.

Ses critiques sévères du régime et de la censure opérée lui ont par ailleurs valu bien des déboires par le passé. Fermeture de compte en ligne, passage à tabac ou encore destruction de son atelier par des hommes de main du régime.

Restait alors à comprendre ce que l'artiste entendait dénoncer. En l'absence d'explication de sa part au moment de la publication, les observateurs n'ont eu d'autres choix que de se perdre en conjecture. Les interprétations n'ont pas manqué de fuser, certains allant même jusqu’à imaginer que le mouvement de l'artiste fasse écho aux multiples fusillades qui ont touché les États-Unis ces dernières semaines.

Plus vraisemblablement toutefois, d'autres ont noté que cette série coïncide avec le 25ème anniversaire du massacre de la place Tian An Men, tout en s'inscrivant dans un contexte où les autorités mènent une lutte extrêmement sévères contre les populations musulmanes ouïghours dans le centre du pays.

Crédit photo : ©aiww

Le corps comme une arme de propagande

Face au raz de marée provoqué par ce qui est assurément une nouvelle utilisation brillante des réseaux sociaux au profit de la performance artistique, Ai Weiwei, pressé de s'expliquer de toute part, a fini par accepter de donner sa version.

Avec des journalistes du Washington Post, il l'a d'abord joué un peu cryptique, brandissant quelques grands concepts, arguant :

[C'est] une pure utilisation des réseaux sociaux, un moyen d'attirer l'attention du public sur différents problèmes comme le pouvoir pour contrôler les individus [...] une manière de questionner la notion de terrorisme [...] d'utiliser le corps comme une arme [...] une démarche poétique.


 

Et puis, à l'occasion d'une autre interview, l'artiste s'est montré cette fois plus concret, expliquant qu'à ses yeux « le pouvoir était parfois utilisé de manière trop extrême au nom du contre-terrorisme ». Une référence à peine voilée à la réponse très violente de l'armée chinoise depuis plusieurs semaines contre les populations ouïghours, après plusieurs attentats imputés à des groupes séparatistes qui ont occasionné des centaines de morts.

Cela dit, dans un pays où la gestion sécuritaire des autorités  est souvent pointée du doigt, on notera toutefois que ce mème est donc parti d'Instagram, l'un des rares réseaux sociaux étrangers accessibles et non bloqués.

Il n'aura pas fallu longtemps ensuite pour que le phénomène de la jambe fusil se diffuse sur tous les réseaux tolérés par le régime. Encore une fois, le vieux Ai Weiwei a parfaitement réussi son coup.

Crédit photo : ©aiww

 

 


 

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