10 raisons pour lesquelles la presse française devrait se méfier de Buzzfeed

L'actualité numérique Lundi 04 novembre 2013

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10 raisons pour lesquelles la presse française devrait se méfier de Buzzfeed
Il débarque ! Le site américain spécialiste des listes rigolotes à base de chats arrive en France. Et si Buzzfeed n'a pas l'air très sérieux, détrompez-vous : il fait trembler le New York Times. Et ambitionne un jour de le dépasser. La preuve de son potentiel en 10 points. Et autant de gif animés.

 

1. Parce que Buzzfeed vous fera toujours cliquer

Pour ceux qui n'y ont jamais traîné leurs guêtres d'internautes, Buzzfeed c'est la référence des articles trop rigolos-lolilol réalisés sous forme de listes. Ils enchaînent méthodiquement phrases simples mais efficaces et gifs qui gigotent dans tous les sens. Le tout, lié par un flair incroyable qui fait que vous aurez systématiquement envie de cliquer.

C’est irrésistible, même si l'intitulé vous laisse penser que ça ne sert strictement à rien.

Exemples frais : 27 pop-stars lorsqu'elles étaient enfants, Les meilleurs gifs de chats de l'Histoire des gifs de chats ... 

 

2. Parce que Buzzfeed a su extraire et synthétiser la quintessence du web

Ça n'a l'air de rien comme ça, mais en cherchant à divertir le monde pendant sa pause déj', Buzzfeed a su identifier et extraire la quintessence même du web. Ce qui fait que tout d'un coup, un sujet se met à passer d'écran à écran sur Internet.

"Le web viral en temps réel", voilà ce dont Buzzfeed veut être le reflet et ça marche ! Souvenez-vous, à la fin de l'été, Miley Cyrus faisait les gros titres avec quelques malheureux coups de popotins. Et qui était premier sur le coup ? Buzzfeed évidemment : comme nous vous l'indiquions alors, son article compilant les meilleurs moments de la prestation de la jeune pop-star avait été vu près de deux millions de fois en moins de 24 heures. Et bien d'autres ont suivi, explosant eux aussi le compteur.

Et c'est loin d'être un coup de bol isolé : depuis 2012, Buzzfeed a triplé son audience pour atteindre au mois d'août dernier près de 80 millions de visiteurs uniques ! A titre de comparaison, lemonde.fr a réalisé ce mois là un score dix fois moins élevé, à en croire Médiamétrie.

 

3. ... et en la complétant d'infos plus denses

Petits chats, Miley Cyrus qui twerke, et humour à gogo : dit comme ça Buzzfeed n'a pas l'air très sérieux. Et on imagine mal comment ce site peut faire trembler des gros bonnets du métier tels que Le New York Times. Grossière erreur ! 

Car au-delà de ses listes un peu légères dont l'audience fait de toute façon déjà pâlir les titres de presse, Buzzfeed joue aussi une partition plus traditionnelle, en produisant de l'information plus fouillée. Le site a en effet sorti quelques scoops lors de la dernière présidentielle américaine et embauche à tour de bras pour poursuivre sur cette lancée.

"Ses reporters politiques sont accrédités à la Maison-Blanche. Les hommes politiques se pressent pour s'y faire interviewer, comme ce fut le cas récemment pour Marco Rubio, républicain pressenti pour la présidentielle de 2016", détaille ainsi Le Figaro. Bref, tout pour faire trembler les Tintin en herbe.

 

4. ...sans pour autant se renier ou se moquer des contenus légers

Malgré une stratégie diversifiée, Buzzfeed ne tombe pas pour autant dans un écueil classique du journalisme, qui consiste à classifier l'information : il y a la vraie, la noble, celle des prix Pulitzer et Albert Londres. Et il y a le léger, l'ignoble, celle sur laquelle tout le monde clique. 

La logique de Buzzfeed est complémentaire, elle s'adresse à "ceux qui veulent partager des contenus amusants, touchants, humains, mais qui entendent aussi être bien informés", écrit justement Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions.

Le mot d'ordre est d'ailleurs de penser aux "humains" auxquels on s'adresse, le plus souvent avec une bonne dose d'humour : Ben Smith, rédacteur en chef de Buzzfeed et transfuge du très sérieux site d'information politique Politico, explique par exemple vouloir s'entourer de gens "décontractés" : 

En politique, c'est le pouvoir et les personnalités qui comptent, il y a un côté parfois drôle ou ridicule autour de cela.


 

 

5. Le tout enrobé d'une stratégie publicitaire agressive

 

Ça lui est souvent reproché mais au lieu d'enrober son site de bannières publicitaires clignotantes, Buzzfeed a préféré miser sur la formule des articles sponsorisés par des marques. Sorte de publi-rédactionnel en ligne, auquel de plus en plus de médias américains souscrivent (Gawker, The Atlantic, même le New York Times y songe, sous les bons conseils... de Buzzfeed !). Soulevant évidemment au passage une vive inquiétude sur la confusion des genres, entre articles d'informations et papiers promotionnels.

La stratégie est néanmoins lucrative pour Buzzfeed qui assurait en mars dernier que 100% de ses revenus étaient issus de cette "pub sociale" qui se doit d'épouser l'esprit web et viral de ses lecteurs. Exemple : le "razorbombing", phénomène créé pour une marque de rasoir, qui consistait à prendre en photo un rasoir en situation. Et qui a pris.

 

6. Qui paie

Valorisé à 200 millions de dollars, certains n'hésitent pas à évaluer le potentiel de Buzzfeed à près de 1 milliard de dollars

 

7. Parce qu'avant d'embaucher, ils vont traduire leurs papiers gratos

Si le site vient bel et bien d'annoncer le lancement d'une version française le 4 novembre prochain, il ne compte pas s'installer dans notre beau pays pour autant. Pas folle la guêpe ! Le débarquement n'est prévu que dans un deuxième temps. Buzzfeed tâtera d'abord le terrain en faisant traduire ses papiers.

Mieux que ça, il aura recours à des traducteurs complètement néophytes, bénévoles et donc pas rémunérés qui apprennent gratuitement l’anglais sur un site qui s’appelle Duolinguo. Plate-forme assez efficace, qui propose des exercices de traduction pour progresser. Ceux-ci vont de la phrase approximative de type : “elle buvait de la bière à ma maison” à des papiers entiers de Buzzfeed. Histoire de complètement "s'immerger" dans la langue nous dit Duolinguo, qui y a tout intérêt : le site va être payé par Buzzfeed pour ses bons offices (et ses bons élèves).

Les différentes traductions, mises en commun et passées à la moulinette "d’un algorithme breveté" sont "fantastiques", à en croire Buzzfeed.

 

8. Parce que Buzzfeed, ses listes et ses algoritmes font redouter l'avénement du journaliste-robot

Il n’empêche que pour certains, tout cela sonne un peu la mort des professions de traducteur et de journaliste. Il faut dire que dès que l’on parle de listes et d’algorithmes, les médias se crispent et redoutent de voir un jour des robots les remplacer.

Et ces derniers sont déjà parmi nous : pas franchement rassurant vu l'état actuel de la presse. 

Cependant, pour faire du Buzzfeed, il ne suffit pas de faire des listes en compilant des termes péchés de façon aléatoire sur Internet. Il faut aussi un sens de l'humour, qui colle à la culture du pays dans lequel le papier est publié. Et ça, c'est pas automatique. 

 

9. Parce qu'en France, la presse rame pour innover

Prise à la gorge, à la recherche du modèle économique parfait dont tout le monde parle mais qui ne vient jamais, la presse française a du mal à proposer du neuf et à casser les formats. 

L'an passé, une partie d'entre elle, représentée par l'association de la presse d'Information politique et générale (IPG), qui compte Les Echos, Le Nouvel Observateur et Le Figaro dans ses membres, a réussi à arracher à Google un fonds de 60 millions d'euros pour aider "l'innovation numérique de la presse" française. 

Ce bras de fer, qui avait nécessité rien de moins que l'intervention de François Hollande et d'Eric Schmidt, l'un des boss de Google, avait également divisé la profession. Quand l'IPG, menée par Laurent Joffrin, accusait Google de faire son beurre sur le dos des médias français, d'autres, en particulier du côté des pure-players d'information, estimaient au contraire que seul un investissement massif dans de nouveaux modèles pourrait vraiment mettre un terme aux difficultés rencontrées par la presse.

A elle de faire le nécessaire avant que Buzzfeed débarque pour de bon, notamment avec ce fonds. En proposant vraiment de nouveaux contenus au lieu de demander le financement d’une énième version de leur application mobile.

 

10. Et qu'une partie comprend encore peu l'esprit du Net

Au-delà de la vendetta anti-Google de l'an dernier, certains journalistes, notamment décisionnaires, ont encore tendance à être assez sur la défensive par rapport à Internet. Longtemps accusé d'avoir mis en péril la santé financière des titres, le réseau et ses usages ne sont pas toujours bien compris. Ce qui est tout de suite repéré et moqué : le patron de la rédaction du Nouvel Obs Laurent Joffrin en a d'ailleurs plusieurs fois fait les frais.

Mais fort heureusement, ça change !

 

SONS :

- La mélodie du Keyboard cat, parce qu'Internet aime les chats.

 

Andréa Fradin

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