“Le recruteur m’a demandé de ne pas tomber enceinte”

Prêt-à-l'emploi Vendredi 07 mars 2014

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“Le recruteur m’a demandé de ne pas tomber enceinte”
Comment réagir lorsqu’on vous demande de jurer, lors d’un entretien d’embauche, que vous n’aurez pas d’enfant dans les prochains mois ?

 

Elle ne saura jamais vraiment pourquoi elle n’a pas eu le job. Mais pour Claire*, 30 ans, c’est évident : si elle avait accepté de promettre, lors de l’entretien d’embauche, qu’elle n’aurait pas d’enfant pendant un an, elle aurait peut-être décroché le poste de chargée de communication qu’elle convoitait.

https://soundcloud.com/elodie-vialle/mon-recruteur-ma-demand-de-ne

 

Claire est loin d'être la seule à avoir été surprise par ce type de question lors d'un entretien d'embauche. Aujourd'hui, elle ne regrette pas d’avoir été “transparente”, même si sa candidature n'a pas été retenue.

Une entreprise qui craint de recruter une femme enceinte n’est pas une entreprise dans laquelle on pourra se sentir à l’aise. 


 

Et vous, qu’auriez-vous fait à sa place ?

Première option : Vite oublier cet employeur  

Une telle demande est évidemment illégale, mais Claire n’a pas voulu se lancer dans une procédure. “La plupart du temps, les femmes se disent qu’il vaut mieux chercher ailleurs, et elles passent à autre chose”, déplore Karima Saïd, avocate spécialisée en droit du travail.

Vous n’avez en effet pas grand chose à perdre en oubliant un tel employeur, surtout si vous avez effectivement des projets d’enfants et d’autres perspectives de jobs. Bref, la possibilité de pouvoir rebondir facilement. 

Deuxième réponse : “Moi, avoir un enfant ? Jamais!” 

Généralement, la question n’est pas posée aussi clairement. C’est moins frontal, plus insidieux. L’employeur vous demande si vous avez conscience que le travail est très prenant, insiste bien sur le fait que c’est un poste qui nécessitera une totale disponibilité dans les prochains 24 mois. Bref, que vous n’aurez pas le temps pour un bébé. 

“Cette question, il faut l’anticiper, conseille de son côté Emmanuelle Larroque, dirigeante de Social Builder, un cabinet qui coache les jeunes femmes et “accompagne la mixité”. On n’est pas là pour éduquer le recruteur. Si c’est vraiment le poste que vous souhaitez, mieux vaut rassurer l’employeur, lui expliquer que ce n’est pas à l’ordre du jour.”  Et que vous êtes une grande fille : si vous candidatez pour ce poste, c’est que vous êtes en mesure de l’assurer.

Il y a, en effet, le droit d’un côté, et la réalité de l’autre. “La personne n’a peut-être pas le choix, admet Karima Saïd. Il faut payer le loyer, et elle n’a que ce job à disposition. Elle peut prendre cet engagement, elle ne sera dans tous les cas pas tenue de le respecter.” 

En clair : promettez ce que vous voulez, vous verrez bien le moment venu. De toute façon, “c’est toujours compliqué d’annoncer qu’on est enceinte à son employeur”, prévient Emmanuelle Larroque. Bien souvent, les cas de discriminations à l’encontre des femmes se manifestent dans ces moments-là.

Troisième solution : Passer un coup de fil au Défenseur des droits

Les employeurs craignent rééllement deux choses : qu’on s’attaque à leur image, et à leur portefeuille.  En donnant un écho à ce type de dérive, vous pouvez les inciter à ne plus être tentés de poser la question à une autre candidate à l’embauche.

https://soundcloud.com/elodie-vialle/karima-said-avocate-sp-cialis

 

Si vous constatez une situation discriminante, vous pouvez donc envoyer un mail au DRH de l’entreprise, du type :

Lors de mon entretien d’embauche, il m’a été demandé de ne pas tomber enceinte dans les mois prochains. J’ai refusé de prendre un tel engagement, qui est discriminatoire.


 

Généralement, un DRH s’affolera un peu plus s’il reçoit un courrier en recommandé. Pourtant, le mail permet de prendre acte de la situation. 

Deux articles peuvent être invoqués :

- l’article L1225 - 1 du code du travail, qui explique notamment que l’employeur ne peut pas prendre en compte l’état de grossesse d’une candidate pour lui refuser un poste.

- l’article L1221 - 6 mentionne quant à lui que toutes les questions posées lors d’un entretien doivent être liées à votre capacité à occuper un poste (et donc à vos compétences uniquement).  

Ensuite, plusieurs possibilités :

- Vous pouvez contacter le Défenseur des droits (La Halde ayant été dissoute en 2011, ses missions de lutte contre les discriminations ont été transférées au Défenseur des droits). Il pourra notamment demander une justification à l’employeur, faire un rappel à la loi, et quelques recommandations dans les processus de recrutement afin que cela ne se produise plus. 

- Autre option : saisir le conseil de prud’hommes compétent pour tout ce qui touche aux discriminations à l’emploi. Pour cela, il faut disposer d’éléments étayés, matériellement vérifiables, qui laissent supposer qu’il y a une discrimination (comme le mail du DRH, surtout s’il ne vous a pas répondu).

Mais oubliez tout de suite l’enregistrement réalisé grâce à un dictaphone caché lors de l'entretien d'embauche. Un tel document, devant les prud’hommes, ne servirait pas à grand chose.  

A l'employeur de prouver qu'il n'y a pas eu discrimination

Ce sera ensuite à l’employeur de prouver que vous n’avez pas été discriminée, et non à vous de prouver que vous avez été discriminée. Si le dossier est bien documenté, vous pouvez être indemnisée à hauteur du préjudice subi (si vous avez refusé de promettre que vous n’auriez pas d’enfant et que vous n’avez pas trouvé ensuite d’emploi pendant plusieurs mois, il est important). 

- Une procédure peut également être menée au niveau pénal.

Soyons clairs : la plupart du temps, le combat reste symbolique, les entreprises sont rarement condamnées. Mais si les signalements se multiplient, il est évident que cela les incitera à revoir les questions posées lors des entretiens de recrutement. 

* "Claire" est un nom d'emprunt.

 


 

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