Vous vous trompez sûrement au sujet de Gradur...

Par Genono / le 18 novembre 2015
Vous vous trompez sûrement au sujet de Gradur...
Bourrin, vulgaire, entouré d'armes et de croupes bombées dans ses clips, aux antipodes d'un rap profond ou engagé ... A quelques jours de la sortie de son nouveau projet "Sheguey Vara 2", retour sur le parcours de Gradur, le Némésis d’une génération entière de puristes.

"Nique ta mère, nique ta mère / Ouai sheguey, vas-y nique ta mère / Ouai j'suis vulgaire, ouai j'suis vulgaire" ... Si vous avez grandi en vous polissant sur Demain c'est loin, L'enfant seul, ou Retour aux Pyramides, l'écoute de Gradur pendant plus d'une vingtaine de secondes doit provoquer chez vous un sentiment étrange, entre malaise, incompréhension et affliction. Vous êtes un peu dans la situation d'un amateur de films d'auteurs coincé devant le dernier Transformers : vous voulez courir, vite et loin, parce que vous avez l'impression que votre cerveau est en train de fondre. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer : vous avez simplement une grille de lecture erronée. Il y a deux choses que vous devez intégrer pour comprendre le succès de Gradur.

Le premier point à comprendre, c'est que le rap n'a pas de codes absolus. Il n'est pas nécessairement politisé, porteur d'un message, il n'est pas nécessairement intelligent ou profond. Afrika Bambaataa n'était pas un militant humaniste, il voulait juste faire danser le maximum de monde. Snoop Dogg a passé les années 90 à parler de kush, et IAM a connu le succès grâce à Je danse le Mia. Vous aimez Mon texte, le savon, très bien. C'est un excellent titre. Mais le rap a plusieurs formes, il n'existe pas de vérité absolue, pas de vrai rap et de faux rap. A la limite peut-on distinguer bon et mauvais rap ... mais selon quels critères ? Les vôtres ne sont pas ceux de votre voisin. Un rappeur qui sait écrire 42 mesures mais va les poser avec un flow terriblement linéaire est-il meilleur qu'un rappeur qui répète trente fois le même mot, mais avec un flow incroyable ? La deuxième chose à intégrer, c'est donc qu'il ne suffit pas de savoir écrire pour être un bon rappeur. Fiodor Dostoïevski et Louis-Ferdinand Céline sont intraitables sur le terrain de l'écriture, mais demandez-leur d'ambiancer une soirée en club ou de vous motiver à pousser à la salle de muscu : ils n'arriveront pas à la cheville de Gradur.

Une fois ces deux points compris, et donc passé l'obstacle du message et du texte, vous pouvez commencer à creuser ce qui fait l'intérêt de ce rappeur. La première chose à faire, c'est d'essayer de comprendre qui est ce personnage, et ce qu'il a de singulier. D'abord, Gradur vient de Roubaix. Dans un rap-game historiquement dominé par Paris et sa banlieue, et épisodiquement par Marseille, parvenir à percer en décollant du 59 est un petit exploit. Ensuite, Gradur s'est fait connaitre alors qu'il portait encore le treillis militaire français. Se voir adoubé par la rue tout en portant un uniforme est carrément un haut-fait, et ce même si le détachement vis-à-vis de son engagement avec l'armée française est très clairement affiché ... Gradur se vantant régulièrement d'être dans les rangs uniquement pour approvisionner les bidasses en skonk de premier choix. Causer de bicrave dans le rap, rien de très original. Placer les choses dans un contexte martial est un peu plus incongru. 

Troisièmement, notre homme a explosé en sortant d'absolument nulle part. Le destin est parfois abracadabrantesque : un beau jour, il se casse la jambe et se retrouve coincé sur un lit d’hôpital, avec un casque audio et une cinquantaine de titres de Chief Keef pour seuls compagnons. L'ennui poussant à la créativité, il se met à rapper, pour tuer le temps. Un an plus tard, il enchaine Grand Journal et Planète Rap, et termine disque d’or avec un album accouché en un temps-record.

Mixtape gratuite en octobre, album disque d’or en janvier

Le parcours de Gradur est l’illustration-type de l’expression « ascension fulgurante » : quelques freestyles balancés sans le moindre calcul sur Youtube, des clips tournés en quarante-huit heures, et le buzz était fait. Seulement, un buzz ne fait pas un disque d'or, et transformer les millions de vues en milliers de disques n'est pas chose aisée. Nourri au mode de fonctionnement frénétique du marché rap américain, il applique les mêmes codes à un marché français habitué à l'apathie et aux délais interminables entre les sorties. Après avoir fait monter la sauce pendant des semaines avec la série des Sheguey, il prend la température avec une première mixtape entièrement gratuite, proposée en streaming et téléchargement via le site Haute-Culture. Une cinquantaine de titres, une sensation d’empilage un peu bordélique, un nombre incalculable d’invités … ShegueyVara Vol.1 est à l’image de Gradur : énergique, généreux, rentre-dedans, tout en puissance, et tout sauf subtil. Sans marquer à jamais les mémoires du public français, cette première mixtape permet de prendre une première mesure du phénomène : le jour de sa sortie, les serveurs de Haute-Culture sont surchargés, et le site reste complètement indisponible pendant près de 24 heures. 

Cette stratégie basée sur la gratuité parait peut-être, de prime abord, étonnante, car jamais vue en France à cette échelle. Un artiste sur le point d’exploser, qui ne profite pas de l’usufruit de son labeur … l’hypothèse « Gradur est un garçon très charitable » étant évincée en quelques lignes (« J'veux plus de maille, j'veux plus de fric, j'veux plus de biftons »), l’objectif de la manœuvre est clair : en plus d’avoir l’utilité non-négligeable d’entretenir son buzz, l’idée est ici de mesurer l’attente autour du rappeur, de se rendre compte de l’ampleur de son public. Tout ayant fonctionné comme prévu, Gradur peut donc passer à la vitesse supérieure, et sa maison de disques peut miser sur lui avec quelques points de repère rassurants. La promo de son premier album, L’homme au Bob, est monstrueuse, et dès la première semaine, les compteurs explosent : 33.000 ventes, un score incroyable pour un artiste qui n’avait encore jamais posé le pied en studio dix-huit mois auparavant. Comme prévu, le disque d’or arrive en quelques semaines et l’ancien bidasse s’installe tranquillement parmi les pontes du game, entre marques de respect des uns (Booba, Vald …) et collaborations directes avec les autres (Lacrim, Niro …).

Abhorré par une catégorie entière du public rap, Gradur a eu la bonne idée d’arriver au bon moment, avant retombée du soufflé trap. Quelques mois trop tôt, et il aurait dû se confronter à l’ouragan Kaaris. Quelques mois trop tard, et il n’aurait été qu’un trappeur parmi d’autres, peinant à transformer les millions de vues en milliers de ventes.

 

Don de Dieu, cadeau du Diable

Si résumer Gradur à un simple bourrin est un raccourci facile mais pas totalement faux, il convient tout de même de nuancer le propos. Ses dernières sorties prouvent sa tendance à se diversifier et à se décantonner du registre fermé dans lequel on l’enferme parfois. Capable de se laisser emporter par des ambiances plus planantes, plus légères, voire plus profondes, il est amusant de constater l’évolution d’un rappeur qui se définissait lui-même comme médiocre (« j'sais pas rapper, mais les groupies sur Paname m'ont kiffé » ; « J'écris mes textes aux toilettes, c'est mieux pour rapper d'la merde ») et qui progresse sous nos yeux, complétant petit à petit sa panoplie, jusqu’à devenir un rappeur confirmé. L’introspectif Confessions -dernière piste de L'Homme au Bob- est un exemple assez frappant de ce que sait faire Gradur lorsqu’il s’aventure sur des chemins moins éthérés. Seul face à ses peurs et ses démons (« Quand j'écris ce texte j'suis à bout d'nerfs mais j'vais pas pleurer »), la grosse brute se confie sur les coulisses du métier de rappeur et l’envers d’un décor tout sauf idyllique. Fier de son parcours, fier d’avoir construit un succès sur des fondations inexistantes (« j'suis fier de moi, tous les clips sur internet sont sortis d'ma poche »), Gradur fait face à des difficultés inhérentes à son ascension presque trop rapide (« j'écoute trop les ragots, bah ouais j'écoute trop les gens »), allant jusqu’à se demander si le fait de devenir une star du rap est « un don de Dieu, ou un cadeau du Diable ». Pomme empoisonnée ou tunique de Nessus, le revers du succès et les affres de la célébrité soudaine sont des thèmes récurrents dans l’histoire de la musique. Gradur, comme d’autres avant lui, porte le poids de son renom sur les épaules. Sa position a priori enviable n’est pas si confortable, et son grand mérite est d’assumer le fait de ne pas forcément être le meilleur rappeur, ni le plus méritant. Il sait qu’il n’a pas charbonné quinze ans en indépendant avant de connaitre les projecteurs, il sait qu’il n’a pas la plume incroyable de Lino ni l’univers extraordinaire d’Alkpote. Et pourtant, il est là. Les critiques sont vives, mais Gradur avance, sans réfléchir, et s’impose petit à petit comme une référence majeure. ShegueyVara Vol.2, qui sera disponible le 27 novembre 2015 sera un excellent révélateur de son potentiel macrobite. Durer sous les projecteurs, ou mourir dans l'ombre ... Pour relancer la machine, Gradur repart sur les mêmes bases, avec en guise de mise en bouche, un onzième (!) Sheguey, sous-titré "Tu crois que j'mens". De la violence, des armes, peu d'amour ("l’amour s’achète donc les capotes sont pleines"), un peu de drogue vendue ou consommée, et surtout une ardeur prodigieuse. Dans l'ensemble, hormis quelques titres plus satinés, cette mixtape est dans la veine du premier opus : violence, armes, peu d'amour ... enfin, vous connaissez le refrain.

 

Déconstruire l'image brusque du personnage de Gradur n'est pas forcément une peine perdue d'avance, mais on peut s'interroger sur la pertinence de cette démarche. Certes, il est sain de le voir s'ouvrir à des thèmes plus digestes, et chercher à conquérir -ou plutôt, à apprivoiser- un public qui lui est souvent hostile ipso facto. En se libérant de ses chaînes, Gradur a beaucoup à gagner. La pente est cependant glissante, car en penchant trop vers un nouvel auditoire, il risque de décevoir sa fan-base déjà capricieuse. Mais le public, de son côté, a également beaucoup à gagner en s'intéressant de plus près à ce rappeur qui ne lui apprendra rien (scoop : pour vous cultiver, un bouquin vaut mieux qu’une chanson), ne lui enseignera aucune valeur morale, mais lui fera bouger les épaules et s'amuser le temps d'une soirée, ou lui videra la tête de ses soucis le temps d'un footing. L'idée n'étant pas ici de vendre du temps de cerveau disponible, mais bien de redonner son utilité première à la musique : « le plaisir, sans en attendre un bénéfice direct, ni un avantage d’un point de vue évolutif ». En somme, un retour aux fondamentaux, comme un joli pied de nez aux fondamentalistes du rap français.

 

 


 

Photo : Barclay / Universal

 

Par Genono / le 18 novembre 2015

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