Vald, le Dostoïevski du rap français ?

Par Genono / le 02 novembre 2015
Vald, le Dostoïevski du rap français ?
Dissocier le génie du médiocre est une simple affaire de sensibilité. Qui est Vald, qu'incarne-t-il: et que vaut sa musique ?

 L’art abstrait ressemble à un badigeonnage infantile pour le quidam non-initié, Raging Bull est ennuyeux et interminable pour les téléspectateurs de NRJ12, et Bienvenue chez les Chtis est une œuvre majeure du cinéma contemporain pour 30 millions de français. Le même type de constat est évidemment applicable à la musique. L’affaire commence à devenir complexe si on cherche à le transposer au rap français, un monde dans lequel personne ne s’entend sur les critères définissant un bon ou un mauvais morceau. Prédominance des lyrics, importance de la prod, utilisation ou non de l’autotune, force des thèmes, de la personnalité du rappeur … peut-être plus que dans tout autre domaine, tout ne dépend que de la réceptivité du public à un tas de marqueurs plus ou moins douteux. Devant cet état de fait, imaginer jauger l’œuvre de Vald -le rappeur français le plus (volontairement) en proie à la sensibilité de son public- en fonction de quelque critère que ce soit est une aberration.

 

« Moi j’rêve d’être Président, de m’suicider sur grand écran »

Débutée il y a un quinquennat, l’aventure de ce petit blondinet est tumultueuse. Car si la visibilité de Vald va crescendo au fil de ses projets, clips et featurings, sa fan-base prend et perd des formes au gré de ses coups de sang. Après avoir attiré l’attention par sa maitrise des multisyllabiques et son amour des prods un brin défraichies, il a su rapidement rassembler une communauté de bovins autour de lui. Poussant à son extremum un concept intrinsèquement absurde et matérialisé par une première mixtape gratuite intitulée NQNTMQMBQM -soit Ni Queue Ni Tête Mais Qui Met Bien Quand Même- Vald fait des millions de vues avec des clips cent pour cent homemade et des titres enregistrés dans sa chambre sans la moindre trace de mastering. Ses références aussi improbables que son allure, ses récits d’une vie tangiblement désastreuse, et son attitude globalement très je-m’en-foutiste  font de lui l’objet d’une quasi-idolâtrie de la part de milliers de béjaunes.

Seulement, comme tout rappeur au succès virtuel conséquent, Vald est approché par les maisons de disques. En quelques mois, il se retrouve entouré de professionnels expérimentés à tous les niveaux, que ce soit pour l’épauler artistiquement (Tefa, Tunisiano), comme pour assurer sa promotion, organiser ses tournées, ou gérer ses affaires courantes. En somme : le Vald 1.0 est mort. Il ne rappe plus assis sur un lit défait, n’a plus à se soucier de l’état de son anti-pop, et surtout, peut laisser libre-court à ses idées les plus farfelues. Autiste, extrait de NQNT1,  est la première étape du parcours névrosé d’un rappeur qui va, titre après titre, s’évertuer à scandaliser l’association Familles de France.

 

« Pourquoi un autiste n'aurait pas le droit de baiser le monde ? » et autres interrogations métaphysiques

Autiste, c’est un joli refrain qui répète inlassablement « J’baise le monde comme un autiste », et surtout un clip étrange mettant en scène un Vald psychotique qui massacre sa famille et se barbouille d’hémoglobine. Evidemment, les réactions de la part de centaines de parents d’enfants autistes sont … mitigées, et les pages facebook et twitter du rappeur sont inondées de messages terriblement peu attentionnés. Le scandale n’atteint pas des proportions phénoménales, mais cette amorce de polémique –et surtout, la réaction qui va suivre- permet de comprendre le mécanisme de fonctionnement de Vald. C’est à ce moment précis que son je-m’en-foutisme permanent prend en effet tout son sens. Plutôt que de présenter de plates excuses, il publie un communiqué génial/minable –selon le point de vue-, commençant par « vouloir baiser le monde dans sa tête ne porte en aucun cas atteinte aux autistes », avant d’enchainer par une interrogation plutôt légitime, « pourquoi un autiste n'aurait pas le droit de baiser le monde ? », et de conclure par un lapidaire « pour toutes ces raisons évoquées, je vous baise ».

 

Faire preuve d’un tel dédain et d’une telle violence verbale face à des parents d’enfants autistes choqués est-il moral ? Ou, si Vald considère que la morale -comme toute chose de ce monde- n’a pas de sens : est-ce bien ? Aucune importance, l’idée fixe de Vald n’étant pas de rechercher le bien, la vertu, ni de s’affranchir du mal pour devenir un homme meilleur. Une doctrine simple qui rappelle l’illustre Dostoïevski : le mal existe, il faut l’accepter. Sans mal, pas de bien : « plein de vices, comme un mec sain ». Même le plus vertueux des hommes est réduit à l’état de simple pécheur. « Il est même à remarquer que la plupart des bienfaiteurs et guides de l’humanité ont fait couler des torrents de sang », aurait ajouté ce même Fiodor. L’analogie tend à l’outrance, mais comme chez Dostoïevski, la pensée de Vald est divisée entre l’acceptation d’une puissance supérieure et l’existence du mal sur terre : « je n'accepte pas cette réalité sans un esprit malsain qui organise toute cette merde. Je ne peux pas comprendre que l'humain est tellement une merde qu'il se fout lui-même dans la merde sans faire exprès, j'peux pas voir le monde comme ça » (interview Booska-P, aout 2015). Exprimé différemment, le propos est le même chez Dostoïveski : « Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas, je n’accepte pas le monde qu’Il a crée ».


Quenelle devant le Sénat.

Un ministre mort, posé sur un fauteuil roulant, faisant une quenelle devant le Sénat, en pleine polémique Dieudonné. Le clip de Shoote un Ministre, deuxième étape du chemin de croix visant à scandaliser les sept sages du CSA, place la barre très haut. Pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraitre, la polémique n’explose pas. On en rigole, on salue le grain de folie de cette tête blonde (et qui sait si les réactions auraient été différentes si le taux de mélanine de Vald était plus élevé) … en fait, Vald est tellement installé dans son rôle de scandalisateur astreint qu’il en devient conventionnel : on attend de lui qu’il pousse le bouchon aussi loin que possible. Il est dans sa fonction de rappeur siphonné, mais ne la dépasse pas. Du moins pas encore.  Car à une époque où tout va tellement vite, où tout est tellement extrême, il faut sans cesse aller plus loin pour faire parler. Malgré les débats sur ses titres et ses clips, Vald n’offusque pas. Un ministre mort faisant une quenelle devant le Sénat ? Des sourires en coin, quelques millions de vues, et quatre saisons plus tard, les plateaux télé de France Télévision. Face à la violence omniprésente dans les médias, parvenir à choquer en tant qu’artiste devient un chemin de croix.

 

Un an plus tard, Vald a estimé le terrain, pris la mesure du degré d’indignation du public, et compris qu’il devait nécessairement aller plus loin pour faire parler de lui. C’est là que cette grande qualité qu’est le je-m’en-foutisme permanent va parler. Car avant d’être un personnage loufoque, Vald est surtout un mec qui n’en a rien à foutre. De tout. Tout le temps. Et si l’envie de balancer une connerie dans le micro ou devant la caméra lui prend, il ne se pose à aucun moment la question de savoir s’il doit le faire ou non. Il le fait, parce qu’il a envie de le faire. C’est dans cet esprit que nait Bonjour.

Bonjour résume à lui-seul tout le personnage de Vald : sans queue ni tête, génial ou inaudible, addictif ou haïssable, selon la sensibilité de chacun, mais indubitablement vulgaire, et volontairement de très mauvais goût. On pourrait passer des jours à commenter, analyser, débattre sur ce titre. Les 5000 commentaires (!!) postés sur Youtube sont un échantillon incroyable de tout ce que peut déchainer Vald. Tout le monde cherche un sens, se demande s’il s’agit d’une parodie, d’une vraie chanson, d’une inspiration géniale, d’un titre drôle ou profondément inspiré … Il faut être clair : Bonjour est un titre qui ne ressemble à rien. Il n’a aucun sens, et il n’y a pas lieu d’en chercher un. Vald ne s’est simplement pas posé la question du sens. Pour lui, rien n’a de sens. Sa musique est en la preuve.

 

« J’ai un projet : devenir fou »

Ni queue, ni tête. Vald n’est que le reflet extravagant d’une époque où plus rien n’a de sens. On ne croit plus en la politique, on a bien du mal à croire en l’idée d’une société fonctionnelle. La simple idée de donner un sens à sa vie donne le vertige à une majeure partie de la jeunesse. Vald se pose donc là : rien n’a de sens. Ses clips, ses textes, son œuvre toute entière : tout est irrationnel. Conserver sa raison face à la l’aliénation ambiante est tout sauf un jeu d’enfant : « gros, ce monde est barge, mais j’craque pas sous la pression ». Vald joue le fou, mais ce rôle ne fait qu’office de carapace face à la folie véritable, celle de cette société malade. « J’ai un projet : devenir fou » annonçait Dostoïevski à ses débuts, dans une correspondance privée adressée à son frère. A-t-il un jour atteint son but … Toujours est-il que son œuvre est celle d’un homme torturé, bercé par les contradictions et les dualismes. Valentin, lui, n’est pas fou. Il n’a probablement pas pour objectif de le devenir. L’esprit déséquilibré, c’est celui de Vald, son alter-ego ou celui de Sullyvan, sa troisième personnalité. Du moins, tente-t-il de le faire croire.

L’étape suivante est peut-être encore plus aberrante. Selfie. Certes, le triple-clip –doux, érotique, et pornographique- ouvre à lui-seul une boite de pandore faite de débats stériles et de vannes douteuses. Mais se concentrer sur ce(s) clip(s), c’est occulter la chanson qui l’accompagne. Si Bonjour était indescriptible, que dire ici ? Sur la forme, Selfie est la pire chose du monde : une chansonnette pâteuse, une ritournelle ridicule … mais un pouvoir addictif absolument incroyable. Selfie peut s’écouter vingt, trente, cinquante fois d’affilée sans jamais lasser. Au contraire, même : comme une mauvaise drogue, plus on l’écoute, plus on en redemande. Et puis, il y a ces paroles, cette apologie des relations sexuelles volontairement violentes, le tout au cinquième degré … Vulgarité, mauvais goût tellement assumé qu’il en devient outrant. Dostoïevski, qui s’est auto-accusé -à travers le prisme des personnages de ses romans- de viol, aurait-il pu écrire Selfie, et ce « elle aimerait bien s’faire violer, enfin pas vraiment pas violer » ? Bien sûr que non. L’idée-même de comparer Vald, aussi bon soit-il, à l’un des plus grands écrivains de l’histoire de l’humanité est un non-sens. Evidemment. On ne les compare pas. Tout juste peut-on, au gré de quelque gymnastique pseudo-intellectuelle, s’amuser à dégager des thèmes analogues.  Tout cela n’a aucun sens.  L’œuvre de Vald, dans sa globalité, est un non-sens. Que ce non-sens soit prodigieux ou piteux … après tout, dissocier le génie du médiocre est une simple affaire de sensibilité.

 

 


 

Photo : Millenium/Universal Music France

Par Genono / le 02 novembre 2015

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