Tuto : que faire quand le rap est stigmatisé dans des émissions bidons ?

Par Yérim Sar / le 05 octobre 2017
Tuto : que faire quand le rap est stigmatisé dans des émissions bidons ?
La réaction la plus saine est de les envoyer se faire foutre, principalement. Mais en y mettant les formes.

Cela fait plusieurs années que le rap et la télévision française entretiennent des relations assez tendues et l’émission Dossier Tabou consacrée au harcèlement sexuel a perpétué la longue tradition de clichés éculés sur le sujet.

Il ne s’agit pas ici de critiquer l’émission dans sa globalité. Pas parce qu’elle était réussie, mais parce que d’autres ont déjà expliqué en long et en large à quel point elle était ratée, partiale et passablement mal intentionnée (ici et ici notamment), et c’est tant mieux parce que prendre 3 pages pour expliquer à un idiot pourquoi il est idiot s’avère en général assez frustrant puisqu’il ne vous comprendra pas de toute façon.

Nous allons donc nous contenter de ce qui nous concerne : la partie consacrée au rap français.

 

Rappel des faits

 

Bernard de la Villardière a souvent tendance à avoir les yeux plus gros que le ventre et s’attaque à des problèmes de société sans doute un poil trop complexes. En gros c’est un peu comme si Jean-Pierre Pernaut se prenait pour Sherlock Holmes ou Indiana Jones, ça paraît marrant sur le papier mais en vidéo c’est surtout une immense perte de temps. Cette fois, notre héros estime que le phénomène du harcèlement sexuel est encouragé par une "sous-culture" qu’il définit en 3 points : la pub, le porno et le rap. Pour illustrer son propos, on trouve Gradur, Orelsan, Booba et Kaaris, dont certains lyrics sont mis en avant. S’ensuit une interview de Kaaris où le rappeur qui n’était pas prévenu du thème du reportage doit répondre 4 fois à la même question et basta. Enfin, pas tout à fait puisque le présentateur de l’émission a enfoncé le clou en radio juste après, en affirmant avec insistance que le rap fait partie d’une sous-culture qui empoisonne l’esprit des jeunes, citant notamment une rime d’Orelsan et déplorant que la Justice ne les condamne jamais sous couvert de liberté d’expression.

 

Comment répondre ?

 

Rappeler la crédibilité de l’émission

En l’occurrence, la question est ici de savoir si Bernard de la Villardière peut être pris au sérieux par autre chose que des demeurés. La réponse est malheureusement non, et depuis de longues années, pour tout un tas de raisons détaillées ici. Les thèmes choisis relèvent avant tout d’une recherche du sensationnel ou de polémique (au hasard : le free fight, l’Islam, les Noirs, le cannabis, et encore l’Islam parce que quand on aime on ne compte pas). Pratiquement à chaque reportage, des professionnels et des spectateurs lambdas sont consternés par la mise en scène ridicule, les approximations, les parti-pris et bien sûr le côté spectaculaire qui prend systématiquement le pas sur la rigueur d’une vraie enquête. Bref, nous avons affaire à quelqu’un qui est plus à ranger du côté de Scott Templeton ou Dick Thornburg (respectivement le journaliste qui invente des faux témoignages dans The Wire et le reporter qui met tout le monde en danger pour un scoop dans Die Hard 1 et 2) que d’April O’neil.

 

Souligner les lacunes évidentes

 

Absolument personne dans la rédaction de Dossier Tabou n’a pris la peine de chercher des exemples probants. Au grand maximum un désoeuvré a googlé « rap macho pute sexe » et c’est ce qui a donné le quatuor Gradur/Kaaris/Orelsan/Booba.

Concrètement le premier est pointé du doigt pour la chanson Ken sous prétexte qu’il « s’entoure de filles en maillot de bain prêtes à assouvir ses désirs » et Booba se voit reprocher son « manque de romantisme ». C’est très, très peu. Vient ensuite le plat principal : Orelsan et le procès autour du morceau Sale Pute. Là, la voix-off ne fait que répéter la polémique avec 8 ans de retard, elle est donc obligée de préciser que le rappeur « incarne un homme trompé qui veut se venger ». Donc à moins d’être parfaitement déficient, l’aspect fictif du texte est assez clair puisque même Dossier Tabou l’a compris. On voit bien que le docu accomplit l’exploit d’être déconnecté de l’actu : aucune mention de Damso ni de Vald, qui entre Selfie et Vitrine auraient même pu jouer les chaînons manquants entre rap et porno, même si cela n’aurait toujours rien prouvé du tout quant au harcèlement. Et ça c’est déprimant, c’est le moment où l’on comprend que même quand ils attaquent le rap, les types partent déjà avec trois tours de retard et qu’il sera beaucoup trop facile de les renvoyer dans les cordes. La prochaine fois demandez au stagiaire de 3e, vous serez au moins dans l’actu à défaut d’être pertinent.

 

On passe donc à Kaaris et ça démarre fort : les journalistes n’ont pas compris que la phrase « Tes potes et tes putes et ta team et ton gang, je leur encule leur race sans forcer » s’adresse a priori à absolument tout le monde, pas spécifiquement aux femmes, voire pas du tout. D’ailleurs ils n’arrivent pas à comprendre la phrase tout court puisque c’est sous-titré « leur ass [cul] » au lieu de « leur race ». Ce qui signifie plusieurs choses :

- même faire un tour sur Rap Genius était trop compliqué pour le petit champion en charge des sous-titres

- les spectateurs de Dossier Tabou ne parlent pas un mot d’anglais

- le traducteur considère que dire « j’encule leur cul » n’est pas une redondance

Puis, direction la boîte où Kaaris se produit en showcase et la fine équipe le prend par surprise* en demandant si le morceau Tchoin est sexiste. On notera que lorsque Kaaris explique que l’inégalité de salaire homme/femme ou certains faits divers glauques ne s’expliquent pas par son morceau, la journaliste a à peu près autant de répartie que le rappeur a de cheveux sur le crâne. Et c’est la fin de la séquence rap qui n’aura donc servi à rien. Inutile de préciser qu’absolument personne dans l’équipe n’a pris la peine de lire les paroles de Tchoin (on ne va pas non plus leur demander l’impossible), auquel cas le premier aspect qui saute aux yeux c’est qu’il s’agit d’un egotrip, que le thème n’est même pas les filles faciles qui ne sont évoquées qu’au refrain, et que ledit refrain dit explicitement que Kaaris et ses potes préfèrent les putes aux filles bien, ce qui n’est pas plus flatteur pour les « tchoins » en question que pour eux. A priori c’est une explication de texte niveau CP mais tout le monde ne part pas avec les mêmes chances dans la vie. Sans parler du fait que dans le clip, le personnage joué par l'humoriste Noah Lunsi, qui délaisse sa copine pour rejoindre ces fameuses filles faciles, finit par être "puni" dans la mesure où il dépasse les bornes, se frotte à des danseuses contre leur gré et est donc dégagé manu militari de la boîte. Un esprit tatillon pourrait presque voir dans tout ça une illustration de l'immaturité des hommes face au charme féminin, mais ce serait sans doute de l'extrapolation.

 

Relever les contradictions

Passons sur le fait que Dosser Tabou prétend dénoncer le sexisme du rap, du porno et de la publicité dans une émission TV entrecoupée elle-même de pubs, avant, pendant et après sa diffusion, sur une chaîne qui a été la première à expliquer à la France que c’était super cool de s’ouvrir à la télé-réalité en filmant des gens baiser dans une piscine ; ce serait un peu mesquin.

En revanche le lien entre harcèlement sexuel et rap fait partie de ces nombreux moments où le présentateur part en freestyle complet : l’affirmation « une sous-culture sexiste renaît avec le porno, la pub et le rap » sort du chapeau d’un magicien amateur, absolument rien d’objectif ou de tangible ne vient jamais soutenir l’idée que c’est lié. Déjà, le terme « renaître » suppose que le sexisme aurait disparu puis serait revenu par le biais de ces trois éléments, ce qui est cocasse. Ensuite on note que pour la partie « pub » seules les affiches dans la rue seront évoquées, jamais les spots télé (voir plus haut, c’est compliqué de s’attaquer à la main qui vous nourrit). Enfin, les cas d’agressions présentés dans l’émission sont systématiquement le fait d’hommes qui sont à des années-lumière de l’univers du rap, que ce soit en tant qu’acteurs ou auditeurs. Des hommes pour lesquels Dossier Tabou ne fait aucune tentative d’explication sociologique ou culturelle.

Ainsi la trinité porno-rap-pub sort bel et bien de nulle part, n’est étayée par rien et même si elle est vraie par certains aspects, on se demande pourquoi on n’a pas non plus inclus le cinéma et les jeux vidéo. Probablement parce que ça fait à peu près 30 ans que le débat est réglé : quelqu'un qui tenterait d’expliquer la haine de la police en montrant du doigt GTA, ou les excès de vitesse en dénonçant Fast & Furious passera irrémédiablement pour un débile profond à tendance censeur maniaque. Il est peut-être temps de comprendre que cette jurisprudence s’étend au rap.

 

Mettre tout ça à l’épreuve de la réalité

Il ne s’agit pas de dire que le rap n’est pas sexiste, il l’est carrément, à des degrés divers et pour des raisons parfois complexes, ça peut donner lieu à un véritable débat de fond qui serait pour le coup passionnant, comme lorsqu’Angela Davis s’est entretenue avec Ice Cube en 1992. Sauf qu’on est en France en 2017, ce qui signifie que :

- l’émission est là pour rameuter de l’audimat avant tout, donc on est plus proches de l’exposé de Kevin, 12 ans, pour son cours d’instruction civique que sur une vraie réflexion.

- Bernard de la Villardière n’est pas exactement Angela Davis, au niveau des cheveux comme du QI.

C’est ce qui conduit à pas mal d’énormités. Si l’on suit le raisonnement, le rap serait donc capable d’influencer toute une jeunesse sur le chemin du harcèlement sexuel. C’est assez flatteur et c’est un argument qui peut être utilisé dans les deux sens : si c’est une musique si importante, il serait plutôt malin de s’y intéresser et de la considérer, parce que ça fait officiellement partie de la culture française.

Ensuite il est toujours intéressant de constater que l’influence supposée du rap ne va que dans un sens. Lorsqu’on note une baisse de la délinquance ou une hausse de la réussite à des examens nationaux, aucun reportage ne vient citer des lyrics de Big Flo et Oli/Kery James/IAM pour suggérer que c’est leur influence qui a guidé la jeunesse française vers la lumière. Or si ça marche pour le rap hardcore-macho-délinquant-caca, ça doit marcher aussi pour les gentils. C’est le jeu.

 

De plus, si on examine sérieusement l’affirmation selon laquelle le rap participe à l’incitation au harcèlement, il va falloir sortir plus que des extraits de morceaux, il va falloir des chiffres pour que la commission valide. Or l’arrivée du rap en France n’a jamais coïncidé avec une hausse des agressions sexuelles envers les femmes. Rien qu’écrire cette phrase est assez drôle.

Enfin, il y a l’hypothèse de la banalisation et c’est un point de vue qui pourrait se respecter s’il n’était pas complètement à côté de la plaque. Déjà parce qu’il part du principe que des gens, jeunes ou pas, auraient spécialement besoin du rap pour avoir une image dégradée de la femme, ce qui est assez ubuesque quand on connaît un minimum l’Histoire de France (le droit de vote et à l’avortement, c’était limite avant-hier) et sa réalité actuelle.

Le rap est une conséquence de conséquence de conséquence. Le sortir hors-contexte en prétendant ignorer qu’il est à l’image de tout le reste de la société est soit malhonnête soit d’une imbécillité rare. D’autant que cette musique étant peuplée de machos, les lyrics ont toujours honoré la tradition qui place les violeurs et plus généralement les agresseurs sexuels en tout genre comme étant la lie de l’humanité qui ne mérite que mort et torture à perpétuité.

On aurait bien conclu par le classique « aucun rappeur français n’a été condamné pour agression sexuelle ou meurtre sur une femme » mais au cas où votre interlocuteur soit au courant des détails du clash Booba/La Fouine, voici un plan B.

En coup de grâce, livrons-nous à une comparaison ludique et informative. L’équation scientifique est la suivante.

Si Kevin a placé le rap macho à 7 sur 10 sur l’échelle de la banalisation des agressions sexuelles, vous devez désormais déterminer où placer :

- un nombre assez élevé de chansons françaises dont ce morceau du groupe Au Bonheur des dames qui raconte un viol en réunion assez hilarant

 

- les déclarations de soutien à Roman Polanski par des intellectuels, des artistes et des ministres depuis 1977 jusqu’à aujourd’hui

- l’affaire DSK

- la blague de fin du trailer de Stars 80Jean-Luc Lahaye fait lui-même directement référence à sa condamnation pour corruption de mineure sur un ton assez tranquillou

- le fait que le Parquet estime qu’avoir une relation avec une fille de 11 ans ne relève légalement pas du viol

attention les enfants, n’oubliez pas que le coefficient est différent si les victimes sont mineures

 

Enfin, dévoiler la terrifiante vérité

Mouv a enquêté sur l’envers du décor de ce Dossier Tabou avec la même rigueur que l’équipe de l’émission. Et ce que nos équipes ont découvert est incroyable.

 

En septembre 2016, Bernard de la Villardière a déclaré avoir été victime d’une agression durant un tournage. En gros il a filmé des jeunes sans leur accord, le ton est monté, il a remarqué que ses interlocuteurs étaient plus foncés que lui et a donc logiquement crié « je suis dans mon pays je fais ce que je veux ». Par la suite tout le monde s’est copieusement foutu de sa gueule, que ce soit des intervenants du reportage, ses camarades journalistes ou des anonymes sur les réseaux sociaux. Mais le détail qui ne trompe pas, c’est que la séquence avait eu lieu à Sevran et le rappeur Kalash Criminel originaire de la ville, alors en pleine promo de sa mixtape, avait estimé que l’animateur l’avait bien cherché.

La suite semble limpide : Bernie, déjà irrité d’être passé pour un blaireau publiquement, a dû tomber sur l’interview en question et développer une haine tenace envers la ville de Sevran, Kalash Criminel et le rap français en général. Malin, il a pris sur lui et attendu plus d’un an pour accomplir sa terrible vengeance. Cela s’est concrétisé avec cette interview-guet-apens qu’il a réservée à Kaaris, à la fois Sevranais et ami de Kalash Crimi qui apparaît dans le fameux clip de Tchoin, désigné comme intolérable dans l’émission. C’est ce qui explique que l’intégralité du documentaire soit bâclée, que certains éléments n’aient aucun sens et que le rendu final soit à ce point médiocre et décousu : il n’a jamais été question de mener une enquête ou quoi que ce soit qui s’approche d’un travail journalistique, mais simplement de prendre une revanche sur des vilains banlieusards qui l’ont durablement traumatisé. Bien joué Bernardo, ce plan de génie du mal était digne de Petyr Baelish. Attention à ne pas finir comme lui cependant.

 

* la phrase "nous nous sommes faits passer pour des journalistes musicaux" est la plus drôle de tout le docu, dans la mesure où la voix-off résume sans faire exprès le non-sens total de leur approche.



Crédit photo : Eric Fougere - Corbis / Getty images

         

Par Yérim Sar / le 05 octobre 2017

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