Tuto : comment tourner un clip de rap français à l’arrache ?

Par Yérim Sar / le 19 janvier 2017
Tuto : comment tourner un clip à l’arrache
La polémique autour du clip "Ma cité a craqué" de Sofiane a rappelé qu’une majorité de clips de rap français sont tournés avec les moyens du bord. On pourrait croire que ça simplifie les choses, mais au contraire, c’est tout un art.

L’histoire a déjà fait le tour des médias généralistes : lors du tournage d’un clip de Sofiane aux Mureaux, l’annonce de la venue de l’artiste a attiré légèrement trop de monde, la police a paniqué, le mot « émeute » a été lâché joyeusement sans forcément correspondre à la réalité, etc.

Derrière l’intégralité des épisodes #JeSuisPasséChezSo, on trouve la patte de Daylight, une structure gérée par un boss, Styck, qui regroupe plus d’une dizaine de réalisateurs-cadreurs-monteurs dont notamment Sankoba et Nathalie Munnich, tous rompus au système D et super efficaces pour bosser dans l’urgence. Précisons qu’ils ont leurs limites : par exemple un jeune artiste a proposé un concept inédit de clip, à savoir bloquer une rue, et se filmer en train de tabasser des gens tout en rappant son couplet. Une proposition poliment déclinée par l’équipe. En outre ils sont loin d’être cantonnés aux clips « de rue », c'est moitié-moitié, ils peuvent passer d’un clip à gros budget de Maître Gims à une petite vidéo pour un artiste qui vient de débuter. 50% sont des demandes de maisons de disques et 50% sont des coups de cœur. Screetch, tête pensante de l’équipe, et Khalil, jeune réal, ont détaillé leur expérience de la chose au fil de leurs souvenirs.

Se passer des autorisations de tournage

Screetch : On ne peut pas en avoir vu qu’on sait jamais vraiment où on va tourner ! Même en voulant faire les choses bien, on pourrait pas. Pour un street clip, on se donne rdv au fast food du coin, on se voit, on parle, on mange ensuite on sort et on improvise… Pour être carré faudrait bloquer une autorisation pour tout le quartier voire toute la ville, quadriller toutes les rues, c’est impossible. Ça nous a jamais empêchés de bosser. Aujourd’hui, on filme avec un matériel tellement petit et léger, c’est comme si on prenait des photos. On n’a pas un pied, du matériel lourd, des camions entiers ou je sais pas quoi.

Khalil : On les demande pas parce qu’en vrai, en général, on sait qu’on va nous dire non. Mais quand les policiers viennent sur un tournage, ils voient bien qu’on n’est pas en train de foutre la merde. On filme juste des mecs qui veulent s’exprimer. En général ils nous demandent de pas trop s’exciter, ils restent dans les parages vite fait, et c’est tout. Ils voient bien qu’on fait pas ça pour nuire à qui que ce soit, on fait ça pour la musique.

 

Suivre son instinct

Khalil : La différence entre un clip gros budget, avec de la préparation et un clip à l’arrache, c’est l’instinct. C’est tout. Sur les clips tout propres, bien préparés, tu peux avoir un peu d’instinct dans ton approche, mais jamais autant que sur un clip street.

Screetch : Dans un cas t’as un devis, un studio qui est loué, des pizzas qui arrivent à la pause, une maquilleuse, et l’instinct c’est...

Khalil : Arriver dans un quartier et devoir trouver des ambiances, des idées au pied levé. Avoir un truc qui te tombe dessus et dire ok, je vais l’inclure dans le clip.

 

Ne pas trop suivre son instinct non plus

Screetch : I2H et Boris, de notre équipe, ont fait un clip de Mister You à Marbella. Ils ont décidé de reproduire une scène de déchargement de drogue sur la plage. Donc y’avait un bateau, y’avait un drone, et forcément ils ont refait la scène un nombre incalculable de fois pour avoir tous les angles possibles : des mecs jetaient des caisses entières depuis le bateau, 10 fois de suite. Jusqu’à se faire tous arrêter et finir en garde-à-vue. C’était très sérieux, y’avait toute la Guardia Civil, des hélicos et tout, y’a eu un article dans la presse espagnole. La Guardia Civil avait conclu que c’était là que se déchargeait la drogue trois fois par nuit ! On avait aussi fait un clip de Mike Lucazz à Marseille, trois jours après Charlie Hebdo, avec des mecs cagoulés, fausses kalashnikovs dans tous les sens etc. Et on a tourné ça à 100 mètres de l’aéroport… On est partis en garde-à-vue, le matériel a été saisi, et ça aurait pu partir en couilles parce que les keufs nous ont dit clairement que eux, ils voulaient nous tirer dessus, de base. C’était post-attentat, les mecs étaient sidérés ‘’ou allait vous allumer, vous vous rendez pas compte’’. On s’est sentis bien cons.

 

Être trahi par le matériel

Khalil : Y’a un cadreur de l’équipe qu’il faut citer, c’est Lockman. C’était un tournage de Lartiste, K-meha². C’était pas exactement à l’arrache, c’était prévu niveau lieu au moins, mais on savait pas précisément ce qu’on allait faire. Lockman a ramené son drone, Lartiste monte sur un toit, commence à faire sa scène et là, le drone part tout seul. Ça y est, c’était fini. On a un rush où on voit Lockman courir derrière le drone pour essayer de le rattraper, c’est incroyable.

 

Avoir des bonnes intentions

Khalil : Par rapport aux Mureaux, on comptait faire un petit street-clip, comme tous les épisodes, on n’était pas dans un mood haineux, faire des embrouilles avec la police et tout, nous on respecte leur travail, pas de problème. On veut aucun problème avec la Justice hein, on a juste fait ça à l’instinct.

Screetch : Ça se voit que c’est rare les clips là-bas, tout le monde était enthousiaste. Sofiane a eu la présence d’esprit d’y aller. Les gens étaient vraiment heureux.

 

Faire des gaffes monumentales et les rattraper tranquillement

Screetch : Ça fait 2 clips importants où Lockman oublie un élément essentiel du matériel (rires). Le clip à Marseille, dans la cité de YL, jeune talent prometteur. On arrive, TGV, fatigués, on est déjà à bout, faut gérer les fumigènes et les voitures, les scooters etc. Il allume la caméra, et y’a pas de batterie. Alors que tout le monde est à cran, c’est des journées où le soleil se couche à 18h, faut aller vite...

Khalil : C’est dans des moments comme ça qu’on voit si t’es paré à toute éventualité. Elle est là l’improvisation. Faut pas montrer que c’est la crise, et faut charger la batterie en même temps. Comme t’es dans une cité, faut trouver un endroit pour recharger, là c’était une pharmacie.

Screetch : En plus la batterie était à l’hôtel qui était à la gare, on a envoyé un mec en scooter sans casque bombarder là-bas, le temps qu’il revienne, tout le monde est en train de partir du clip, du coup ça te fait tourner dans des décors qui n’étaient pas du tout ceux prévus au départ, avec d’autres personnes, ou un nombre différent de gens, et ça donne ce que ça donne. Autre anecdote, toujours Lockman, énorme cité, gros rendez-vous, tout le monde lui met un texto, « oublie pas la batterie », il arrive, la batterie est là, elle est chargée. Par contre y’a pas de carte mémoire. On le fait partir au centre commercial du coin en acheter une en urgence, nous pendant ce temps là on ment en disant qu’il devait aller voir un pote. Faut pas répandre l’info comme quoi y’a un problème technique, sinon on est fautifs !

 

Ne pas être impressionnable

Screetch : Des fois j’ai des street clips, l’artiste s’amuse à mettre un coup de pied vers la caméra, il casse l’objectif en douze. Dans La daberie n’est jamais finie, quand le mec pète une branche ou tape des gens, c’est de l’impro totale. Y’en a qui menacent tout le temps les cadreurs aussi. Mais ça forge, quand des galères t’arrivent sur des clips à gros budget, tu te dis que c’est normal et tu arranges tout alors que les autres auraient paniqué : sur Tout Donner de Gims, avec des grosses voitures, des SUV, une dame perd le contrôle de la caisse, 10 000E de réparation direct. Mais du coup on l’a gardé à l’image, ça a fait un money shot.

 

Bien choisir ses animaux

 

Screetch : Le top cauchemar, c’est Jul à Sarcelles pour Dans l’appart, que j'ai co-réalisé avec Tristan Trégant. On a perdu le contrôle d’une vache. Elle s’est barrée en plein Sarcelles, et au final elle a pris l’autoroute, la nationale je crois, à contresens. Une putain de vache cornue déchaînée. On était 10 à courir derrière elle, et ça a mis plus de 45 minutes pour l’arrêter. Du coup on a tourné avec une autre vache. Ce qui s’est vraiment passé c’est que cette 1ère vache nous arrangeait grave mais elle était pas du tout dressée. Là c’était un budget normal, mais sur ce point…

Khalil : J’étais avec le mec pour récupérer la 1ère vache. Ça a mis 30 minutes pour qu’elle se décide à rentrer dans le camion, parce qu’elle voulait pas. Arrivé à la cité, on a mis une petite barrière, et à peine on a ouvert le camion que la vache est partie. Le mec la tenait avec une laisse, il était pas conscient de la puissance de la bête. C’était surréaliste.

Screetch : On s’est dit si la vache percute quoi que ce soit, on est morts.

Khalil :  À chaque fois qu’on a fait des tournages avec des surprises comme ça, ce qui est fou c’est que le résultat tue. Là on te dit des anecdotes que personne sait, et que personne peut déduire en voyant le clip final.

 

Faire des miracles au montage

Khalil : Faut bien préciser que rien de tout ça ne serait possible sans Shems Cameron, qui s’occupe souvent du montage. Gros big up.

Screetch : Il fait des miracles, vraiment. Il ramène un univers, une énergie, des effets de post-prods, il sublime notre matière brute. On est toujours ébahis par ce qu’il fait avec les rushes qu’on lui ramène. Nous on rentre complètement morts, on n'assiste pas toujours au montage, lui il est pas sur le tournage, il sait pas tout ce qui s’est passé, il a un regard extérieur, et il arrive quand même à tout mettre en forme proprement. C’est lui qui fait toute la direction artistique des Marches de l’empereur, au point que c’est parfois lui qui trouve les noms d’épisodes, par exemple le nouveau c’est lui qui l’a appelé Fantomas au montage. Il a donc fait une gamme de visu avec Al K et le masque de Fantomas. L'autre magicien du montage c'est Papa Ours, même chose, il arrive à faire des miracles.

 

Aimer ça

Screetch : Je peux pas faire que des trucs prévus avec des régies, des devis, des synopsis, j’aime bien aller sur le terrain, dire ok, on va se poser là, puis tourner dans ce bar là. Faut dire la vérité. Sur tous les épisodes de Fianso, quelque soit le degré de stress ou de cauchemar, le rendu nous surprend toujours et c’est incroyable. L’ambiance est folle. Le playback est bien, les images aussi. Les endroits, on ne les aurait jamais trouvés si on avait prémédité un décor.

Khalil : L’épisode 5 de Sofiane c’est un super souvenir. Rien de prévu, mais zéro problème, tout le monde rigolait, bon moment. À la base, on se disait pas que ça allait cartonner donc on était sans pression, on est partis manger à la fin et le rendu est lourd. L’étalonnage de ce clip est quand même magnifique.

Screetch : Le meilleur moment des tournages à l’arrache c’est le clap de fin. Pas parce que ça signifie qu’on arrête de bosser, mais parce qu’on voit bien qu’on a réussi à rentrer le truc, à avoir tous nos plans, malgré les difficultés et les imprévus. Et qu’avec Sofiane ou d’autres on va manger en se disant « putain on y a laissé un rein mais on l’a fait ». Alors que si c’est juste une fin de tournage classique, « ok bravo l’équipe, vous pouvez rentrer chez vous », bof... On a juste suivi des consignes. Dans un tournage à l’arrache, en vrai on sait pas ce qu’on va faire, des gens descendent nous voir, ça snap, ça parle fort, c’est des méga événements à chaque fois. Ça part en barbecue, boum. On aime ça plus que tout, arriver sur un tournage sans idée, partir de rien et revenir avec quelque chose de beau.

 

Bonus

La vraie star du clip de Sofiane c’est ce jeune Muriautin qui a lâché un étrange « vos daronnes elles boivent du Sprite sa mère » à la police, ce qui veut dire qu’a priori, c’était une insulte. Au cas où certains n’auraient toujours pas compris d’où ça peut venir, l’hypothèse qui circule en ce moment est la suivante : tout partirait de cette pub, même si nous sommes toujours malheureusement sans confirmation de l’intéressé.

 

Sur ce, à vous les studios.

 


Crédit photo : Capture YouTube : Sofiane -  Ma Cité a craqué

 

Par Yérim Sar / le 19 janvier 2017

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