Tuto : comment parler de rap en société ?

/ le 06 mars 2017
Tuto : comment parler de rap en société ?
En entretien d'embauche, face aux(futurs) beaux-parents, pendant un contrôle de police... Voici notre guide tout-terrain pour parler du rap, un sujet qui parle à tous mais qui divise encore.

Une trentaine d'années après ses premières apparitions médiatiques, le rap a fini par entrer définitivement dans les mœurs de la société française, si bien qu'on peut aujourd'hui se retrouver à évoquer le sujet dans n'importe quelle situation du quotidien, et face à tout type d'interlocuteur. Mais le rap est un sujet toujours très délicat, qui a tendance à provoquer des conflits d'opinions parfois très violents, comme quand un fanatique du TSR Crew se retrouve face à une bande de fans de Jul. Incompréhension, jugements hâtifs, morsure à la jugulaire : tout peut aller très vite. Pour éviter que ce genre de situation s'envenime trop facilement, suivez donc notre petit guide du rap en société.

Pendant un meeting politique

C'est une donnée que les politiciens français n'ont pas encore réussi à comprendre : si Obama a su paraitre si sympathique au milieu de toutes les difficultés de ses deux mandats, c'est en partie grâce à son image très hip-hop-friendly. En France, même si Benoit Hamon s'y met tout doucement, on sent encore une très forte réticence de la classe politique à se rapprocher du rap, qui conserve une connotation particulièrement négative dans les médias généralistes. Il y a bien le cas un peu atypique d'Olivier Besancenot faisant des apparitions dans les albums de Joeystarr ou aux côtés de Monsieur R, mais son exemple reste bien trop marginal pour représenter une quelconque tendance.

 

Comment faire, donc, pour imposer le rap dans ses meetings sans pour autant choquer ses militants les plus conservateurs ? La méthode la plus simple et la plus efficace tient en un mouvement de doigts : le signe Jul. Faites votre discours pompeux de deux heures, racontez les pires mensonges possibles, investissez-vous à fond dans la démagogie. Remerciez le public de vous avoir suivi, coupez le micro, et avant de vous retourner pour partir, levez les bras, joignez vos deux mains, et tendez le trio pouce-index-majeur. Juste quelques secondes, puis partez. L'image deviendra virale en quelques nanosecondes, et vous serez l'idole absolue de la jeunesse, qui n'aura pas entendu un seul mot de votre discours. Bon, il est fort probable que ces jeunes ne votent pas, mais avec un peu de chance, ils bassineront tellement leurs parents qu'ils réussiront à les faire adhérer à votre non-programme.

 

Pendant un contrôle de police

En général, rappeurs et forces de l'ordre ont beaucoup de mal à s'entendre, comme en attestent les nombreuses plaintes de divers ministères et élus envers La Rumeur, Jo le Pheno, NTM, Sniper, le Ministère AMER, Monsieur R et d'autres. Laisser votre poste cracher Sacrifice de Poulet ou Bavure pendant un simple contrôle de papiers est donc le meilleur moyen de vous attirer des complications inutiles. Et vous n'avez franchement pas besoin de ça.

Quand un îlotier vous demande de vous ranger sur le bas-côté, le meilleur moyen de se le mettre dans la poche est donc de se brancher sur un titre beaucoup plus police-friendly. Sofiane avec l'épisode 5 de sa série #JesuispasséchezSo par exemple, balançant avec conviction "c'est nous les condés, ouais !". Pas d'inquiétude : il y a peu de chances que l'agent en charge du contrôle comprenne l'ironie du titre de Sofiane. S'il est vraiment tenace et qu'il insiste en vous reprochant d'écouter des artistes bien trop hostiles à sa fonction de gardien de la paix, prenez quelques citations hors-contexte, et balancez-les au milieu de la conversation :

- Bonjour Monsieur, éteignez le contact et présentez-moi vos papiers.

- On est dans le fourgon, direction dépôt

- Aaah, nous sommes collègues ?

- J'ai des amis flics et des potos matons.

- Enfin un jeune qui ne fait pas preuve d'hostilité à l'égard de mon uniforme, rangez vos papier Monsieur, vous pouvez circuler.

- Brigitte, femme de flic, aime les négros

OK. Mains sur la tête, sors du véhicule et pose le front contre le capot.

 

Face à un puriste

Le puriste de base a pour habitat naturel Facebook et YouTube, où il passe le plus clair de son temps à pourrir chaque publication un peu trop autotunée d'un flot de commentaires évoquant la jeunesse dorée du hip-hop, quand le mot voulait encore dire quelque chose, et que les rappeurs faisaient semblant de ne pas essayer de gagner leur vie. Mais parfois, le puriste sort de sa tanière, attiré par l'odeur d'un concert du TSR Crew ou par la sortie d'un nouvel album d'IAM. On peut alors le croiser à l'état sauvage, les cheveux hirsutes et le teint blafard, vagabondant dans les rayons rap de la FNAC, avoir un air parfaitement dégoûté à chaque fois qu'il doit toucher un album de Black M mal rangé.

Si vous croisez un puriste en liberté, ne vous approchez pas trop. Laissez-le faire ses petites emplettes -de toute façon, il ne restera pas bien longtemps dans un rayon rempli de kryptonite- et attendez qu'il s'éloigne. Mais si, par malheur, il vient engager la conversation avec vous, restez calme, et n'entrez surtout pas dans le débat des idées : ce serait comme argumenter face à un mur de briques. N'essayez surtout pas d'évoquer la profondeur des textes de PNL, la sincérité incroyable de l’interprétation de Jul, ou la folie de l'écriture de Sch : même sous la torture, il n'accepterait pas de regarder la vérité en face. Contentez-vous d’acquiescer à tout ce qu'il vous raconte, en hochant la tête, mais surtout, n'en rajoutez pas en allant trop dans son sens, sous peine de le lancer dans un monologue interminable sur ses souvenirs d'un concert d'Assassin en 1994. Si vous réussissez à maintenir l'équilibre entre refus de contre-argumenter et absence d'engouement pour son discours, vous devriez pouvoir vous en libérer assez rapidement… pour mieux le retrouver dans une heure sur Facebook.

 

Face à un jeuniste

Le jeuniste est l'antithèse complète du puriste : pour lui, l'esprit hip-hop ne siège pas à Porte de la Chapelle mais dans la cellule de Lacrim, il considère que le message que le rap doit transmettre à la jeunesse est "faites des squats", et il s'amusera à venir pourrir n'importe quelle publication Facebook ou YouTube un peu trop axée 90's. Le jeuniste réside dans le même type d'habitat naturel que le puriste, mais il peut parfois se trouver livré à lui-même face au monde environnant. On le croise par exemple assez facilement dans les transports en commun, avec pour signe distinctif un haut parleur de téléphone crachant le dernier single de Niska ou de Keblack au volume maximal.

Si vous croisez un jeuniste en liberté, ne vous approchez pas trop. Laissez-le faire ses dab et recoiffer sa longue chevelure, et attendez qu'il s'éloigne. Mais si, par malheur, il vient engager la conversation avec vous, restez calme, et n'entrez surtout pas dans le débat des idées : ce serait comme argumenter face à un seau d'eau. N'essayez surtout pas d'évoquer la poésie des textes d'Opéra Puccino, la sincérité incroyable de l’interprétation du Rat Luciano, ou la folie de l'écriture de Casey : même sous la torture, il n'accepterait pas de regarder la vérité en face. Contentez-vous d’acquiescer à tout ce qu'il vous raconte, en hochant la tête, mais surtout, n'en rajoutez pas en allant trop dans son sens, sous peine de le lancer dans un monologue interminable sur ses souvenirs d'un showcase de Ghetto Phénomène pendant ses dernières vacances dans le Sud. Si vous réussissez à maintenir l'équilibre entre refus de contre-argumenter et absence d'engouement pour son discours, vous devriez pouvoir vous en libérer assez rapidement … pour mieux le retrouver dans une heure sur Facebook.



En entretien d'embauche

De plus en plus de recruteurs sont également des auditeurs de rap. Votre amour pour cette musique peut donc se réveler un atout, mais elle est à double-tranchant : si vous n'analysez pas parfaitement le profil d'auditeur de votre interlocuteur, vous risquez de noyer vos chances avant même d'avoir le temps de mentir au sujet de votre expérience et vos diplômes. Si vous évoquez votre passion pour Jul auprès d'un fanatique de Fabe et de la Scred Connexion, votre cas sera impossible à défendre. Plus subtil, n'allez pas vous lancer dans un monologue pro-Kaaris face à un ratpi certifié : retour assuré à la case pole-emploi. La première chose à faire est donc d'essayer de cerner les goûts du recruteur. Mais s'il est suffisamment malin, il ne vous facilitera pas la tâche, préférant vous questionner sur vos influences plutôt que de dévoiler les siennes.

L'essentiel est donc de rester neutre au maximum, sans jamais prendre une position trop marquée. Soyez particulièrement vigilant sur les sujets les plus clivant. À la manière d'un fin politicien, faites des réponses vagues mais argumentées :

- Je lis « musique » dans la rubrique hobbies de votre CV. Qu'écoutez-vous … Jul, par exemple, ça vous parle ?

- Que sa musique plaise ou non, ce n'est pas la question. Je remarque en premier lieu son autonomie et sa productivité, particulièrement inspirantes professionnellement.

 - Et PNL ? 

- Je m'intéresse surtout à leurs méthodes de communication et de promotion, qui prouvent qu'une petite équipe soudée et ambitieuse vaut parfois mieux que des dizaines de partenaires peu impliqués.

- Je vois… Personnellement, je suis resté fidèle à mes classiques. Avez-vous écouté le dernier album d'IAM ?

J'admire leur longévité et leur capacité à maintenir une relation de confiance avec une clientèle fidèle depuis trente ans.

- Merci, vous êtes engagé. Vous commencez lundi, 8h. Et le lundi, dans l'openspace, c'est journée Patrick Sébastien, on fait tourner les serviettes. Ça ne vous dérange pas j'espère ?

- Bien sûr que non. J'admire son … sa … sa capacité à produire des titres populaires dans la bonne humeur. À lundi.

 

Lors de votre première rencontre avec vos beaux-parents

Bien plus délicat que l'entretien d'embauche, la première rencontre avec vos beaux-parents est un moment qui risque de déterminer tout le reste de votre vie. N'importe quel sujet est à prendre avec des pincettes, de la façon de dire bonjour au nombre de sucres dans le café. Mais il suffit qu'un beau-frère adolescent soit présent ce jour là et vous lance sur le sujet de la musique pour que tous vos efforts de respectabilité s'effondrent. Qu'il soit fan de Jason Voriz et de ses aventures sexuelles en Thaïlande, ou qu'il vous demande ce que vous pensez du clip de Tchoin, vous êtes, dans tous les cas, face à un véritable terrain miné. C'est le moment de choisir la tactique la plus lâche possible : la fuite. Faites donc semblant d'être mature en évoquant « les dérives du rap, qui fait l'éloge de la petite vertu et souille les valeurs d'antan », jurez « en écouter de moins en moins », et lancez de grandes tirades sur l'éducation que vous donnerez à vos enfants : ça n'a rien à voir, mais ça fait toujours bien, et ça permet de changer de sujet.

 


Crédit photo : Capture YouTube Sofiane #Jesuispasséchezso : Episode 5 / Police Nationale

 

 

/ le 06 mars 2017

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