Trap à la française : un nouvel élan ?

Par Genono / le 20 juin 2016
Trap à la française : un nouvel élan ?
La trap à la française semble avoir trouvé ses marques et son identité. En deux ans, la carte du rap français a été remodelée entre jeunes pousses et vétérans habiles qui ont su s'adapter. Jusqu'où la trap peut-elle amener le rap français ?

Dans le petit monde du rap, on a tendance à considérer que la France a en moyenne dix ans de retard sur les États-Unis. Si l'on considère qu'aucun rappeur hexagonal n'avait osé prononcer le mot trap avant 2012, et que 99% d'entre eux ont commencé à en faire en 2014, alors cette petite décennie de décalage est effectivement bien réelle. Au pays de l'Oncle Sam, on a ainsi déjà creusé le concept dans tous les sens depuis le début des années 2000 : Trap Muzik (T.I, 2003), Trap House (Gucci Mane, 2005), Trap Star (Young Jeezy, 2006) ...

On vous voit venir, alors coupons court immédiatement : en France, tout ce que l'on appelle trap, n'a pas grand chose à voir avec la trap. Techniquement, Gradur et Niska ne sont pas des trappeurs, pas plus que Niro ou Alonzo. Pourtant, à force de copier-coller des copies françaises de copies américaines, la France a fini par inventer sa propre forme de trap : une grosse bouillabaisse de de drill, de cloud, de trap, et de rap plus classique. Avec ses nuances imprécises, son format fourre-tout, et ses influences passant tour à tour par Memphis, Chicago, et Atlanta, la French Trap a lentement imposé ses codes sur l'ensemble du paysage rapologique.

 

 

Trap à la française

C'est donc de trap à la française que l'on va parler ici, un genre qui n'a pas vraiment de délimitations musicales, et qui correspond plus à une esthétique globale qu'à un véritable sous-genre artistique. En termes de couleur musicale, rien ne la définit réellement : elle peut être planante ou nerveuse, sombre ou fruitée, pure ou noyée sous l'autotune. Aujourd'hui, il s'agit plutôt d'un ensemble de codes dilués dans une grande sauce de background français : les véritables trappeurs (13Blocks, PSO Thug, XVB ...) se retrouvent dans une position presque marginale, un peu à l'image des westeux dans le courant des années 2000. Marié -parfois sans aucun lien logique- aux autres sous-genres, du cloud-rap au RnB en passant par l'afrobeat, la trap à la française n'a quasiment plus rien en commun avec les premiers titres de la Three 6 Mafia ou d'UGK.

En France, tout a commencé avec Kaaris, même si d'autres faisaient de la trap avant lui sans vraiment s'en rendre compte. L'épopée French Dirty South embrayée auprès du grand public par Booba ou Mac Tyer, les tentatives crunk de Salif ou Karlito, ou encore l'arrivée de l'autotune en France avec Himalaya et 0.9 ont été les prémices lointains de l'avènement du genre trap. Z.E.R.O et surtout Or Noir ont ainsi définitivement terminé de sanctionner le durcissement du rap en France, et son virage artistique à 180 degrés. Une fois la porte défoncée par le Sevrannais, tout le rap français s'est engouffré dans ce nouvel eldorado artistique, avec des réussites franches mais surtout un nombre incalculables de mauvaises copies du même flow saccadé et des mêmes beats composés avec les coudes.

 

 

« Dès que je fais une sieste, tu fais de la trap »

Quelques années après le passage du tsunami trap, le genre a été digéré et assimilé par nos amis rappeurs -et par le public, en pleine overdose de simili-Migos. Neuf rappeurs sur dix se sont déjà essayés au genre, même les cas les plus improbables comme Kool Shen ou MC Jean Gab1. Il existe à peu près autant de rappeurs français n'ayant jamais tenté le coup que d'épisodes de Game of Thrones où il se passe quelque chose -certains disent que ça existe, mais personne n'en a jamais vu la couleur. En bref, tout le monde suit, au point d'étonner les américains, qui se demandent pourquoi une tendance née il y a dix ans chez eux a tant de succès chez nous aujourd'hui, et comment des français se retrouvent à copier de sombres inconnus chicagoans ou à collaborer avec Lil Durk, Future ou Chief Keef.

Beaucoup se sont contentés de piocher quelques éléments dans la trap, et de les intégrer à leur processus créatif comme n'importe quelle nouvelle technique ou instrument. Grossièrement, une réplétion d'adlibs, des tartines d'autotune à peine dégauchies, peu de samples, et des thématiques plus facilement axées vers les plaisirs simples de la vie (armes, drogues et boucanières) que vers des problématiques sociales ou politiques. Mais le rap français a eu tout de même su conserver son identité : prenons le cas de Niro, par exemple. Sa musique est un patchwork très cohérent entre un rap plutôt classique -avec sa part d'introspection et l'importance donnée à l'écriture- et des tendances trapisées adaptées à la sauce française  -en y piochant principalement des ingrédients rythmiques.

 

On a tendance à penser que trapper est beaucoup plus simple que rapper, et qu'il n'y a donc aucun mérite à réussir un morceau en copiant le flow des Migos. Alors évidemment, rapper de manière ultra-saccadée est donné à tout le monde, à condition d'accepter de passer pour une chèvre. Mais trapper, ce n'est pas seulement ra-pp-er co-mm-e un a-sthma-ti-que. Ça nécessite aussi et surtout une gestion particulière des temps, des silences, des rythmes. Beaucoup de choses que les flows linéaires des années 90 ne prenaient pas en compte -ou du moins, pas à ce point. Et puis, copier-coller chez les américains des flows, des prods, ou même des titres complets est une habitude dans le rap français. De NTM il y a 25 ans à SCH aujourd'hui, la francisation des hits US a toujours existé, et perdurera probablement très longtemps.

 

Turn on the lights

Le grand intérêt de la trap, c'est qu'après cette overdose survenue en 2014, la digestion a transformé en profondeur le rap français. De nombreux artistes ont trouvé un second souffle grâce aux nouvelles possibilités offertes par ces sonorités (Rim'K, Alkpote, Booba), beaucoup sont passés de l'ombre à la lumière en quelques semaines (Gradur, Lacrim, Niska), et certains ont carrément mixé les genres pour inventer leur propre style (PNL, MHD). En somme : l'uniformisation temporaire a été un passage douloureux mais obligatoire vers une diversification salvatrice. Arrivé à saturation, le rap avait besoin d'un nouveau tronc commun pour que chaque branche puisse partir dans sa propre direction, et l'arrivée de la trap a joué ce rôle. Aujourd'hui, les bourgeons ont poussé, et la scène hexagonale n'a jamais été si productive est si diversifiée.

Une nouvelle ère est donc ouverte depuis quelques années, et les mutations entamées continuent à transformer la musique en profondeur - il suffit de constater que la trap finit même par atteindre des artistes pop (Lady Gaga, Katy Perry ...). Que l'on apprécie ou non l'afrotrap, elle est un bon exemple des évolutions possibles engendrées par la trap : en couplant deux genres qui semblaient a priori aussi peu miscibles qu'huile et eau, MHD a démontré que la musique n'était pas forcément vouée à reproduire indéfiniment les mêmes schémas.

 

La trap se marie déjà parfaitement avec le RnB, le rap classique, ou la musique électronique, et aux Etats-Unis, Kanye West a réussi l'exploit de fusionner trap et gospel, On peut donc imaginer, à l'avenir, de nouvelles hybridations tentées par des esprits suffisamment imaginatifs. On pourra alors créer un prix spécial pour l'artiste le plus innovant de l'année, et encourager (enfin !) la nouveauté et la prise de risques. Les frontières entre genres musicaux sont brisées, la nouveauté germe de toutes parts ... De la trap à la française, avec ses gros bourrins qui gueulent des insanités à longueur de beats, a jailli l'espoir. Light is winning.

 

 


 

Photo : PHOTOPQR/LE PARISIEN

Par Genono / le 20 juin 2016

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