Tout le monde aime Rim’K

/ le 11 janvier 2016
Tout le monde aime Rim’K
2016, Rim'K ouvre l'année avec "Monster Tape". 1996, Karim grattait déjà ses premiers textes, puisant l'essence de ses rimes à la pompe du quartier. 20 ans après, l'icône de Vitry a fait de la route mais se sert toujours au même puits.

 1991. Le rap français fait ses premiers pas dans les médias. Olivier Cachin présente Rapline depuis un an, Authentik, premier album du Suprême NTM, vient de prendre position dans les bacs à la Fnac de Montparnasse, tandis que Public Enemy est à l'apogée de son succès et collabore avec le groupe de Metal, Anthrax. A Vitry-sur-Seine, loin de l'agitation des quartiers de Long Island, le petit Karim a 12 ans. Il fait ses premiers pas en studio, guidé par les animateurs d'une maison de quartier comme il y en a dans toutes les cités de France. Encore hésitant, le gamin s'amuse, sans se douter une seule seconde qu'il pose les premières pierres de l'édifice monumental que sera sa carrière.

2015. Un disque de platine et cinq disques d'or plus tard, Rim'K parcourt les rues d'Atlanta, partageant un barbecue avec Rich Homie Quan, nouvelle tête d'affiche du rap cainri. Un quart de siècle s'est écoulé depuis sa première prise de voix, mais le plaisir d'entrer en cabine est toujours le même. La forme a évolué, les bpm ont ralenti, les instruments ont changé, et malgré tout, le discours est resté le même : Rim'K était, est et restera le prototype du mec de cité. Attention, pas la connotation caricaturale du terme "mec de cité", impliquant chez les rappeurs cette recherche permanente de street-crédibilité, ce besoin pathologique de se faire passer pour une caillera, avec le lot de clichés forcément négatifs qui en suit : il n'est pas le narco-trafiquant surarmé qui considère sa rue comme une zone de guerre, il n'est pas non plus ce branleur conscient qui imagine changer le monde avec un couplet démago. Rim'K, c'est juste ce type que l'on peut croiser dans n'importe quel café de banlieue, Le Buteur dans la main droite, un flash dans la poche intérieur du veston, et un joint dans le fond du paquet de clopes, axant tour à tour ses conversations sur le moteur du dernier ML ("j'roule sur le périph, dans un gamos dernière série", la situation palestinienne ("de mon vivant j'aimerais voir la Palestine libre"), le poids des impôts ("Il paraît que j''ai planqué [mon blé] au bled, quand les impôts viennent à la maison, j'leur donne l'eau du robinet"), ou le prochain match du PSG.

Dans le fond, la seule différence avec ce presque-quarantenaire dégarni que vous croisez chaque midi en allant miser sur un mauvais bourrin, c'est le métier.  Celui de Karim, c'est de faire des clips à Abu Dhabi ou à Rio de Janeiro. Une activité qui dénote particulièrement avec la dégaine toujours très sobre du bonhomme, qui ne déroge absolument jamais au fameux diptyque jeans/t-shirt, la seule variante étant la longueur des manches. Alors bien sûr, on parle d'un rappeur, n'oublions pas nos fondamentaux. Si le bonhomme est tout sauf un cliché ambulant, on n'évite tout de même pas la présence récurrente dans ses vidéos d'armes rutilantes, le port de cagoules été comme hiver, et les références sempiternelles à la consommation d'herbe bien verte. Il faut bien se faire plaisir de temps à autre, d'autant que Rim'K semble tout de même s'interdire quelques excès. Sa clipographie a ainsi une particularité qui ferait presque figure d'exception dans le rap : pas le moindre tarpé à l'horizon, et la seule vixen à venir remuer les hanches face-caméra -dans le clip Hors-Série #5- doit sa présence au scénario, tout en ayant la décence de rester habillée. Et quand il évoque ses rapports avec la gente féminine, il ne s’imagine pas aux côtés d’une Rosa Acosta charnelle, mais plutôt d’une Bonnie Parker débrouillarde : "J'ai appris à mon épouse à se servir d'un calibre 12" ... Rim'K n'est pas forcément l'époux idéal tel que la morale républicaine le conçoit, mais il a le mérite d'être original et prévoyant.

 

 

Porteur d'une double-culture assumée jusqu'au bout des ongles

La relative sobriété du rappeur explique -peut-être- un état de fait très singulier : évoquer Rim'K, c'est poser sur la table une catégorie de rappeurs qui se compte sur les doigts de la main d'Hanson (en fait ils sont deux, avec Lino) : les mecs respectés par tout le monde, qui maintiennent leur carrière au top depuis 15 ans sans se démoder, tout en continuant à vendre des dizaines de milliers de disques. Jamais clashé, jamais clasheur -hormis quelque petite bisbille avec Rohff-, Rim'K est le genre de type que tout le monde semble apprécier -ou du moins, que personne ne prend la peine de détester. "L'argent c'est rien, le respect c'est tout", disait le regretté -dans le rap, s'entend- Alpha 5.20. Cette façon de ne jamais trop en faire, c'est le meilleur moyen de ne créer aucune jalousie. Le rap est un moyen de manger -et éventuellement un peu plus-, pas une soirée d'intégration où l'objectif est de se dégoter un maximum de copains-copines. Parmi la caste fermée des rappeurs vivant de leur art, il est peut-être le seul à pouvoir se vanter d'avoir travaillé aussi bien avec Booba que Rohff, avec des anciens comme Kool Shen, Le Rat Luciano ou Oxmo Puccino, des types ultra-respectés comme Salif, Nessbeal ou Mac Tyer, mais aussi des pontes de la nouvelle génération comme Ademo, Nekfeu ou Lacrim.

Porteur d'une double-culture assumée jusqu'au bout des ongles, Rim'K est l'un des innombrables représentants de la génération "fils d'immigrés", le cul entre deux chaises, l'année sous la grisaille des tours, l'été dans la chaleur du bled. Imprégné de bout en bout dans ce dilemme qui ne semble pas, pour lui, en être un, le rappeur s'est fait connaitre grâce à Tonton du Bled, dédicaçant l'Algérie sur le plateau des Victoires de la Musique, a fait partie de la Mafia K1Fry, dont le nom se suffit à lui-même, et a été l'un des grands artisans du succès d'un genre nouveau, né de cette rencontre entre hip-hop francisé et cultures orientales : le raï'n'b.

On peut cependant se féliciter que Rim'K ait réussi dans le monde de la musique, car il n'aurait probablement pas terminé doctorant à la Sorbonne ("lâché dans la vie active, un baccalauréat moins 5"), et aurait visiblement connu tout autant de difficultés à se rattraper sur une formation d'électricien ("J'serais jamais un homme au foyer, j'sais même pas réparer une prise"). Comme tout gamin de Vitry ou d'ailleurs, il se serait plutôt imaginé dans une paire de crampons, bercé par l'hymne de la Ligue des Champions chaque mercredi : "J'aurais fait plus d'argent sur un terrain de foot". Nul ne sait si Rim'K aurait fait un bon défenseur central de Ligue 1 ou un attaquant médiocre-mais-surpayé de Premier League, et nul ne doute que le ballon rond démultiplie les zéros sur les fiches de paye... cependant, le pauvre Karim n’est  pas à plaindre. Les relations parfois étroites entre sport de haut niveau et rap-business semblent en tout cas l'inspirer : "J'gère ma vie comme un dirigeant de club, j'me paye Rich Homie ou Young Thug"... Loin des transferts à quelques dizaines de millions d'euros, les fonds à investir pour se payer des artistes américains d'une telle renommée se chiffrent tout de même au minimum en sommes à 5 chiffres. Et si un jour, les maisons de disques ne veulent plus casquer, et que le boug’ se retrouve sur la paille, pas d'inquiétudes : "Pour m'refaire j'garde 9 euros, pour un collant ou pour une cagoule". Pas de grands gestes, d'annonces spectaculaires, ou de détails superflus : la méthode est simple, efficace et directe, à l'image du personnage et de son groupe.

 

Tout sonne juste, et la moindre mesure est imprégnée de rue

Quand le 113 a débarqué sur les ondes françaises à la toute fin des années 90, le modus operandi était le même : un style propre mais sans concessions -débarquer sur le plateau des Victoires de la Musique en 504 break, c'est bien plus fort que 20 ans de lutte chez SOS Racisme-, une mentalité purement et exclusivement banlieusarde jamais reniée, et un guidage musical parfait -repose en paix DJ Mehdi. "Sans trop savoir où aller, sur des chemins isolés, un soir on s'est trouvé et notre histoire a commencé / On échangeait sans soucis les souvenirs de nos vies, mais cet instant tu sais qu'on ne peut l'oublier, oh yeah". Ces paroles ne sont pas du 113, mais des 2Be3 ... pourtant, si on fait fi de leur niaiserie, elles s'appliqueraient plutôt bien au parcours des trois Vitriots : "trois garçons liés par leur amitié indéfectible et l'amour de la musique" -une sorte de version "derrière le périph", avec une boule à z en lieu et place des coupes gominées. Commencée avec un EP en 1998 -officiellement, du moins, car le groupe existe en théorie depuis 1994- et le déjà classique titre Truc de fou, l'aventure du 113 aura duré une grosse dizaine d'années, le temps d'engranger bon nombre de succès, mais aussi de livrer quelques vrais classiques.

 

C'est d'ailleurs ce qui a fait toute la force du groupe, et qui continue à faire celle de Rim'K : le bon dosage entre titres crapuleux (On sait l'faire, Capuché) et titres à l'impact commercial fort (Tonton du bled, 113 Fout la merde). L'autre grande aventure de groupe menée par Rim'K et ses acolytes, c'est la Mafia K1Fry. Couronnée de succès malgré un style un brin moins accessible pour le très grand public, le collectif a connu son apogée au milieu des années 2000, porté par la popularité de ses têtes d'affiche. Les deux albums sortis durant cette période (La cerise sur le ghetto et Jusqu'à la mort) sont le parfait exemple de ce que doit être le rap estampillé ghetto : rien n'est forcé, tout sonne juste, et la moindre mesure est imprégnée de rue sans la glorifier, l'extrapoler, ni tomber -jamais !- dans la victimisation. Pas forcément révolutionnaire sur le fond, la Mafia K1Fry comme le 113 ont marqué leur époque au fer rouge, et qu'on apprécie ou non Rim'K, son personnage, sa musique, on ne peut nier qu'il a eu, seul comme en groupe, un impact majeur sur le rap français.

Sans chercher plus que de raison la lumière des projecteurs, Rim’K a réussi là où tous, ou presque, ont échoué : il a duré, sans erreur de parcours, sans tomber dans l’obsolescence ni chercher à être un autre. Un peu comme dans la vie, un peu comme ce presque-quarantenaire dégarni en jean-t-shirt que vous croisez chaque soir au PMU du coin, en allant tenter de vous refaire sur un Cote & Match –car forcément, le bourrin du midi a fini à la mauvaise place. Dans dix ans, il sera toujours là, à la même place. Encore un peu moins de cheveux sur le caillou, probablement un peu plus de bide. Dans dix ans, Rim’K aussi sera toujours là. A la même place. Le Buteur dans la main droite, un flash dans la poche intérieur du veston, et un joint dans le fond du paquet de clopes …

 

 


 

Photo : DR / Millenimum/Barclay

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