Tout le monde aime Caballero et Jeanjass

/ le 29 mai 2017
Tout le monde aime Caballero et Jeanjass
Un groupe de rap francophone qui rassemblerait tout ce qui se fait de bien aujourd'hui ? On n'a pas osé y penser mais Caballero et JeanJass l'ont fait.

Le rap français a connu plus de bouleversements au cours des cinq dernières années que lors des deux décennies précédentes : démocratisation de nouvelles techniques (autotune), retour au premier plan d’anciennes tendances (rimes multisyllabiques), éparpillement en multitude de sous-genres (trap, cloud, afro-trap), glissement des centres d’intérêts des artistes, renouvellement quasi-intégral des têtes d’affiches … Une évolution accélérée, qui a logiquement scindé le public, parfois perdu entre l’envie de se divertir avec les métaphores phalliques de Kaaris, de planer avec les ambiances vaporeuses de PNL, ou d’analyser les assonances et les allitérations de Nekfeu.

Dans cet immense lacis artistique, où chacun tire dans une direction opposée, le duo émergent Caballero-Jeanjass constitue le point de convergence entre les différents chemins empruntés par le rap depuis une demi-douzaine d’années. Adeptes des rimes riches héritées du Beat2Boul ou de Time Bomb autant que des adlibs autotunées importées par les tendances récentes venues de Chicago ou Atlanta, les deux belges sont la synthèse parfaite de tout ce qu’est le rap francophone en 2017, et de tout ce qu’il a accumulé de bon pendant ses trente années de maturation. En fait quel que soit le type de rap que vous aimez, ou que vous avez aimé par le passé, vous le retrouverez forcément chez Caballero et Jeanjass.

 

Vous aimez Orelsan et Gringe : vous aimerez Caballero et Jeanjass

La frontière entre le rap à pure vocation comique (Fatal Bazooka, Kamini) et le rap teinté d’humour est parfois fine, mais les Casseurs Flowteurs ont su trouver l’équilibre parfait et s’imposer comme un véritable groupe de rap respecté sur le plan artistique tout en misant fortement sur l’aspect divertissant de leurs textes et de leurs clips. Sur ce plan, le duo Caballero-Jeanjass fait preuve de la même justesse : les deux volumes de Double Hélice sont empreints d’une grosse dose d’humour, sans que ce ne soit jamais forcé, ou que l’on ait l’impression de faire face à du rap comique. Beaucoup de second degré (« Moi c'est J deux fois car je suis jeune et jénial »), d’égotrips forcément outranciers (« J’vends mes slips pour des œuvres de charité ») et de vannes de vieux adolescents (« Aujourd'hui elle m'envoie promener alors que c'est ma chienne»). Ajoutez à cela les références qui se rejoignent régulièrement (« Je regarde Naruto sur mon MacBook Pro »), les vaisseaux spatiaux dans les clips, et la même propension à glander sur un canapé, et l’énorme fan-base des Casseurs Flowteurs pourrait entièrement se convertir au rap des deux belges.

 

Vous aimez Alkpote : vous aimerez Caballero et Jeanjass

Des mecs capables de faire une interlude entière uniquement en déclinant le groupe nominal « fils de pute » à toutes les sauces ? Evidemment que ça plaira aux fans d’Alkpote : 

 

Vous aimez Nekfeu ou les Sages Poètes de la Rue : vous aimerez Caballero et Jeanjass

Comme toute une frange des rappeurs issus des Rap Contenders et de l’école parisienne, Nekfeu a repris à sa façon l’héritage technique de Time Bomb et du Beat2Boul, en insistant énormément, tout au long de ses textes, sur les rimes multisyllabiques, les assonances, allitérations, et autres figures de style transformant un simple seize mesures en concours d’enchevêtrements inextricables de syllabes. Issus des ABBC (pour A cappella Belgium Battle Contest), version belge des Rap Contenders, Caballero et Jeanjass partagent eux aussi cet amour pour le rap de la deuxième moitié des années 90 (« dans cette merde depuis Lunatic »), et cette volonté d’enchainer les rimes riches et d’imbriquer les sonorités (au hasard : « Oh shit, j'rappe comme un OG / Personne me met hors-jeu / J'baise tout comme dans orgie / J'viens du pays de Hergé / Médaille couleur or jaune / Parce que j'mets des grosses gifles »). Techniquement, vous ne perdrez donc pas au change en passant de Feu à Double Hélice.

 

Vous aimez le rap US : vous aimerez Caballero et Jeanjass

« J'mets des baffes de padre dans la face, tu devras mettre d'la glace sur la joue, on va t'appeler Gucci Mane », « Put some respeck on my name », « J’suis un boss comme Rozay » ou encore « J'dors que d'un seul œil comme Fetty Wap » : les deux belges éparpillent de nombreuses références aux rappeurs US du moment tout au long de leurs textes, assumant pleinement leur statut de simples auditeurs, et se rendant tout de suite plus sympathiques auprès d’un public qui est placé au même niveau que ses artistes.

 

Vous aimez Lacrim et Future : vous aimerez Caballero et Jeanjass

La grande force du duo Caballero-Jeanjass est d’avoir réussi à conserver toutes les bonnes choses du rap des années 90, tout en les adaptant à des sonorités actuelles : à titre d’exemple, on peut les entendre balancer des fast-flows sur des instrus plutôt lentes, là où d’autres rappeurs vont forcément choisir une prod orientée boom-bap à 95bpm. Si vous êtes donc fan de gros beats trap, de ponts autotunés avant les refrains, et d’adlibs à toutes les sauces, vous ne serez donc pas perdu en écoutant le duo belge. Certes, on n’est absolument pas face à un pur groupe de trap à la 13Block, mais Caba et JJ sont tout de même capables de reprendre certains des codes de ce sous-genre et de les adapter à leur musique, réalisant le fantasme de la plupart des auditeurs de rap : de gros couplets consistants débordant de multisyllabiques et de rimes riche mélangés aux sonorités les plus récentes –un peu comme si l’album Qu’est ce qui fait marcher les Sages ? était produit par Metro Boomin’.

 

Vous aimez le Roi Heenok : vous aimerez Caballero et Jeanjass

De Nibiru aux reptiliens en passant par les sociétés secrètes, les illuminatis et la Reine Elizabeth, le Roi Heenok a longtemps pu revendiquer le titre de rappeur francophone le plus ésotérique, l’arrivée de Caballero et Jeanjass dans les hautes sphères du game a bouleversé quelques certitudes : Pyramides et yeux de reptiliens, références à l'oeil d'Horus, au voyage astral « comme en Egypte ancienne », origine commune à situer lors d’une « union entre Néfertiti et l'frère d'E.T »

 

 

Vous aimez Caballero et Jeanjass

Il est également possible –et même préférable- d’aimer Caballero et Jeanjass pour leur identité propre, et pas simplement parce que l’on retrouve chez eux tous les bons éléments qui font que l’on aime d’autres rappeurs. En plus d’avoir un univers bien à eux, fait d’une multitude de références au foot, à la beuh et aux polos Ralph Lauren, le duo a réussi à trouver l’angle idéal pour parler à son public : l’auditeur devient en quelque sorte le troisième membre du groupe –un peu de la même manière les spectateurs d’un match de foot sont considérés comme un douzième homme. Sans être un acteur direct des titres de Double-Hélice Vol.1 et 2, il semble participer à la complicité entre les deux rappeurs, qui s’adressent directement à lui et lui offrent le rôle de témoin de leurs vannes (« Quand on me demande du feu je lâche un couplet ») et de leurs égotrips.

Et puis, à une époque où l’obsession de caser les rappeurs dans des catégories bien définies est devenue encombrante, le rap protéiforme de Caballero et Jeanjass se pose presque comme un rempart à cette mauvaise habitude. En reprenant l’intégralité des codes du rap actuel et en les adaptant à leur style propre –là où le reste du rap français aurait plutôt tendance à adopter ces codes sans se poser de questions-, les deux rappeurs belges prouvent que bien avant la technique, le suivi des tendances, ou la diversité des références,  l’essentiel tient dans l’identité du groupe, à respecter quelle que soit la manière de rapper. Que vous soyez fan de Gucci Mane, d’Orelsan ou du Roi Heenok, c’est bien pour cette raison que vous ne pourrez qu’aimer Jeanjass et Caba.  

 

 


 

Crédit photo :

+ de Caballero & JeanJass sur Mouv'

 

/ le 29 mai 2017

Commentaires