Top 10 : les rappeurs français discrets

Par Genono / le 29 janvier 2018
Top 10 : les rappeurs français discrets

A l’heure où l’hyperproductivité des rappeurs est devenue une norme absolue, et où passer une année entière sans donner de nouvelles à son public est synonyme de mort médiatique (demandez à Ol Kainry, Kery James ou Youssoupha, dont les derniers projets ont finalement moins de trois ans, mais qui semblent avoir disparu depuis une éternité), de nombreux artistes continuent à faire le choix de la rareté et de vivre la majeur partie du temps loin des projecteurs et des opérations de promo. Un positionnement qui mène à des questions récurrentes de la part des fans : “à quand le prochain album de Lino ?” ; Zekwe est-il toujours en vie ?” ; “Que devient Casey ; “Pourquoi faut-il à chaque fois se farcir des couplets d’un aussi mauvais rappeur que Le Rat Luciano sur les albums de Jul ?”. Ces rappeurs discrets mais pas tout à fait morts artistiquement continuent à faire fantasmer leurs auditeurs les plus fidèles, et les plus sadiques d’entre-eux s’amusent probablement à les observer perdre patience.

 

Le discret improductif : Lino (et Calbo)

Invité par T.Killa sur le dernier épisode de la série #DernierMalaxe, publié la semaine du 22 janvier 2018 Lino a enfin donné un signe de vie à son public, quelques mois après la fin de la tournée L’Age d’or du rap français. Depuis une quinzaine d’années, les apparitions de la moitié d’Arsenik se font particulièrement sporadiques. En dehors de la sortie de l’album Requiem en 2015, les fans de Lino (et ils sont nombreux) n’ont que quelques couplets à se mettre sous la dent chaque année (entre deux et cinq, en moyenne), avec un titre solo lâché une fois de temps en temps sur une compil ou une BO. Plus facilement stimulé par les aventures de groupes que par le travail solo, le rappeur n’a officiellement sorti que deux projets depuis le dernier album d’Arsenik : Paradis Assassiné en 2005, et Requiem en 2015. Si sa carrière est une suite logique, son prochain disque devrait donc être dans les bacs en 2025. Avec un peu de chance, on aura droit à un Radio Bitume volume 2 d’ici là. Encore plus discret, son frangin, Calbo ne livre quasiment plus aucune nouveauté depuis des années, et son fameux album solo se fait toujours attendre. Etant donné les productivité des deux frangins, mieux vaut donc éviter de miser sur un nouvel album d’Arsenik cette année.

 

Le rappeur volontairement discret : Flynt

Dans ce cas, on est face à un rappeur qui a clairement fait le choix de la rareté, préférant se concentrer sur sa vie personnelle et professionnelle la majorité du temps, avant de se plonger entièrement dans sa vie de rappeur une fois de temps en temps. Particulièrement actif au milieu des années 2000, quand il enchaînait trois maxis et un album entre 2004 et 2007, il a plus ou moins pris ses distances avec la musique jusqu’à la période 2012-2013, enchainant un nouvel album, une mixtape et une tournée, avant de retourner à son quotidien. Pas tout à fait inactif depuis, mais clairement pas productif, il sort de son trou de temps à autre pour chauffer une salle de concert en compagnie de Nodey, ou pour répondre à l’invitation de l’un de ses acolytes, comme sur le dernier album de Joe Lucazz, No Name 2.0.

 

La discrétion au service du perfectionnisme : Ali 

Comme dans le cas de Flynt, Ali est un rappeur qui se fait volontairement rare, respectant jusqu’ici la rythme mathématiquement parfait d’un album tous les 5 ans : Mauvais Oeil en 2000 avec Lunatic, Chaos et Harmonie en 2005, Le Rassemblement en 2010, et Que la paix soit sur vous en 2015. Exilé en Indonésie, où il mène une existence de père de famille paisible, il n’apparait que très rarement en dehors de ses propres projets. Etant donné la profondeur de ses textes, peaufinés jusqu’à la moëlle, et l’attention extrême portée au mix et au mastering, on peut comprendre qu’il prenne à ce point son temps -en clair, comme on ne le voit pas souvent, Ali ne laisse pas le moindre détail au hasard.
Ancien collègue d’Ali au sein de 45 Scientific, on peut également citer Mekhlouf, qui n’a plus donné signe de vie artistique depuis quasiment dix ans ; ainsi qu’un ancien collègue du Beat de Boul, Exs, qui n’avait plus donné de nouvelles depuis 2010, et que l’on a eu l’énorme plaisir de retrouver en featuring sur le dernier album d’Ali, Que la Paix soit sur Vous.

 

Le discret relou (wesh donne des news gros !) : Zekwe (et Black Brut)

Difficile de faire carrière plus chaotique que celle de Zekwe : né artistiquement en tant que beatmaker au milieu des années 2000 en produisant le légendaire album de l’Unité 2 Feu, Haine, Misère, et en bicravant ses instrus à quelques rappeurs historiques comme Dany Dan, Salif ou Sinik, celui qui se faisait encore appeler Kevin Ramos a fini par exploiter ses qualités de rappeur. Résultat, un nombre incalculable d’apparitions et de featurings avant quelques projets hybrides à mi-chemin entre mixtape et street-album, suffisants pour faire de Zekwe un rappeur hyper-attendu mais insuffisants pour le faire percer à grande échelle. En 2012, la sortie de Néochrome Hall Stars, l’album commun Zekwe-Alkpote-Seth Gueko, est le moment où on se dit que son heure est enfin venue ; évidemment, tout ne se passe pas comme prévu. L’aventure avec Néochrome se conclut deux ans plus tard, et on imagine à nouveau que le bon moment est arrivé quand l’EP Frapp Musiq est publié en 2016. A l’image de Nakk, Zekwe est alors typiquement le genre d’artiste que l’on imagine pouvoir squatter les ondes avec des tubes radiophoniques qualitatifs. Malgré l’habituel succès critique auprès des oreilles averties, l’impact de ce projet est très relatif -une façon polie de dire que personne ne l’a écouté- et le rappeur disparaît définitivement des radars, se contentant de placer une prod de temps à autre. Aujourd’hui, aucun projet n’est annoncé, et on n’a même plus droit à un petit featuring de temps à autre sur les projets de ses comparses. Trajectoire différente mais même type de disparition médiatique pour son ami Black Brut, qui n’a pas donné de signe de vie artistique depuis 2016.

 

La discrète pour qui tout va bien : Casey

Plutôt active pendant toute la première décennie du XXIème siècle, avec deux véritables albums, quelques projets sous différents formats, et bon nombre d’apparitions en featuring ou sur des compilations, Casey a doucement mais surement ralenti le rythme ensuite, se concentrant uniquement sur des projets communs et quittant sa zone de confort pour s’aventurer sur des hybridations rock-rap aux côtés de Zone Libre, ou pour partir sur un véritable album de groupe aux côtés d’autres asociaux chroniques. "Quand je suis heureuse, je vais à la piscine. Sinon, j’écris", déclarait-elle l’année dernière. Etant donnée sa productivité ces derniers temps, on peut donc supposer qu’elle a été plutôt heureuse dans sa vie ces dernières années. Bien qu’aucune date n’ait encore été annoncée, Casey a déjà évoqué à plusieurs reprises son prochain album et les thématiques qui y seront abordées, notamment la question de la féminité, qu’elle évoque déjà vaguement dans l’album Asocial Club.

 

Le boss final de la discrétion : JP Manova

“Secret le mieux gardé du rap français”, “plus grand mystère du rap”, “la légende vivante invisible” ... au moment de la sortie du seul et unique album de JP Manova, la presse spécialisée a rivalisé de superlatifs tous plus improbables pour mettre le doigt sur cette réalité indéniable : Jean-Pierre est présent dans le game depuis à peu près toujours, mais il est toujours resté extrêmement discret. D’ailleurs, on fait difficilement plus absent de la lumière que lui : une dizaine d’apparitions furtives en vingt ans. Dans ces conditions, la sortie d’un véritable album en 2015 constitue un véritable miracle pour les auditeurs, dont la plupart n’auraient franchement jamais espéré pouvoir se mettre sous la dent un projet complet de ce personnage un peu énigmatique, qui a toujours été là, à rôder autour de la piste, sans jamais vraiment entrer dans la danse.

 

Le discret dans tous les domaines : Lalcko

Un autre cas de rappeur particulièrement actif à la fin des années 2000, et qui a complètement disparu de la circulation depuis -en attendant un hypothétique album produit par Butter Bullets annoncé pour 2018. Auteur de quatre mixtapes et un album entre 2007 et 2011, Lalcko s’est ensuite concentré sur sa vie personnelle, ses affaires et ses voyages, se contentant d’apparitions aussi rares que précieuses, continuant à filer -volontairement ou non- la métaphore du diamant, présente depuis ses premiers projets. Considéré comme l’un des meilleurs rappeurs de l’histoire selon certains observateurs, est clairement l’un des personnages les plus discrets du rap game, puisqu’il ne donne aucune interview depuis des années, et ne laisse aucune indication sur ses activités actuelles, en dehors des échos que veulent bien nous laisser parvenir ses acolytes du monde du rap.


Le faux discret : MC Solaar (fonctionne aussi pour NTM)

Techniquement, considérer un mec dont les clips sont diffusés en exclusivité sur TF1, qui participe chaque année aux spectacles des Enfoirés, et qui a été immortalisé par les Minikeums, comme un rappeur “discret”, pourrait sonner comme une hérésie. Pourtant, avant la sortie de Géopoétique en 2017, MC Solaar avait passé une décennie entière sans sortir le moindre projet, et s’était contenté de quelques titres épars, extraits de bandes originales de films ou d’albums d’autres artistes issus de genres a priori éloignés du rap (Julie Zenatti, Tom Fire, I Muvruni ...). Une semi-discrétion que l’on retrouve également dans sa stratégie promotionnelle : très présent sur les médias généralistes, il est resté éloigné des médias hip-hop, créant une distance entre lui et le public rap classique -son caractère très sage contribuant à renforcer l’impression de discrétion, loin des gros titres et du buzz. Avec deux albums en 15 ans, tous deux couronnés de succès, MC Solaar est clairement l’un des rappeurs les moins productifs de l’hexagone, mais son public ne semble pas lui en tenir rigueur, puisque Géopoétique a été certifié disque d’or en deux semaines, sans le moindre besoin de gonfler les chiffres par l'intermédiaire du streaming. Sur un positionnement différent, on pourrait également citer NTM, qui n’a pas produit de nouveau morceau en groupe depuis presque vingt ans, mais qui continue de remplir des stades et d’occuper l’espace médiatique à chaque sortie.

 

 

Le discret by nature : Le Rat Luciano (et les autres membres de la FF)

Après avoir trôné sur le rap français avec la Fonky Family au début des années 2000, le Rat, comme ses collègues, s’est lentement mais sûrement éloigné des projecteurs, jusqu’à finir loin, très loin du centre de la scène. Considéré comme une véritable légende du rap français, la rumeur d’un hypothétique nouvel album solo continue à faire fantasmer ses auditeurs, avec cette sempiternelle question : revenir à l’ancienne pour ne pas décevoir les fans de la première heure, quitte à passer pour un has been, ou s’adapter aux tendances les plus modernes, risquer de se foirer, et être accusé d’opportunisme par des puristes ? Quoi qu’il en soit, le Rat continue à monter de temps à autre sur scène avec la FF pour des concerts qui font à chaque fois figure d’évènement. Toujours en jambes, l’auteur de Mode de Vie Béton Style continue également à poser un nouveau couplet de temps à autre, un à l’image d’un Zidane s’éclatant au foot en salle, s’amuse à démolir presque malgré lui chacun des rappeurs qu’il rencontre sur leur propre terrain. Et puis, il est toujours assez ironique de voir cette idole absolue des passéistes du rap faire la moitié de ses apparitions sur des projets de Jul.

Du côté des autres membres de la FF, Sat bosse à la mairie de Marseille et refuse toute apparition médiatique liée au rap, Don Choa est revenu l’année dernière avec un EP sans grande prétention franchement bon, Menzo est retourné à sa petite vie, Fel et DJ Djel continuent leur petit bout de chemin dans la musique, et Pone profite de sa famille.

 

 

Bonus - Les discrets qui ne peuvent pas passer inaperçus : PNL

Aucune interview, aucun featuring -en dehors de leur cercle très fermé-, aucune apparition médiatique, aucun projet et surtout aucun titre inédit depuis quasiment un an et demi : si l’on n’était pas face à deux mecs qui ont enchaîné double-disque de platine puis disque de diamant, avant d'entamer une tournée et de remplir deux fois Bercy en milieu de semaine, on pourrait clairement considérer PNL comme le groupe le plus discret de France. La question pourrait aussi se poser dans une moindre mesure pour Jul, qui est certes très productif, mais qui limite au maximum ses apparitions médiatiques, y compris sur les médias les plus importants, et pour Booba ou Rohff, qui se contentent de sortir un album tous les deux ans et accordent très peu d’interview, mais qui sont tout sauf discrets le reste de l’année.

 


Crédit photo : Lino par Romain Rigal / DR

 

Par Genono / le 29 janvier 2018

Commentaires