"The Witch", la petite maison dans la folie [Ciné]

Par Sébastien Sabiron / le 15 juin 2016
"The Witch", la petite maison dans la folie [Ciné]
Une famille de pionniers, une prairie isolée, un bébé qui disparaît et une sorcière qui rôde (peut-être) : "The Witch" nous plonge dans une période trouble de l'histoire coloniale américaine. Sombre, dérangeant, maîtrisé. Un pur moment d'angoisse.

Fraîchement débarqués de leur Yorkshire natal, William (Ralph Ineson), son épouse Katherine (Kate Dickie) et leur cinq enfants font partie des premiers colons américains. Guidés par leur foi, il décident de quitter la sécurité de leur communauté pour cultiver un lopin de terre éloigné de toute civilisation.

Juchée sur une misérable cariole, la famille s'installe en lisière de forêt, dans un New Hampshire encore sauvage en 1630. Quand le nouveau-né de la famille disparaît, tout déraille.

 

Puritains, dévots, aveuglés par une foi qui vire au fanatisme, la famille voit dans cette disparition l'oeuvre du malin. Le père (incroyable Ralph Ineson, physique de bûcheron et voix de stentor), n'a que la prière à opposer au mal inexorable qui guette sa famille.

Au départ par jeu, les enfants s'accusent mutuellement de magie noire. A mesure que le mystère s'épaissit, tout ce petit monde sombre peu à peu dans la folie.

Premier film du metteur en scène de théâtre Robert Eggers, The Witch s'empare d'un pan de l'histoire américaine un peu laissé de côté par Hollywood. L'Amérique des pionniers, pas celle de la conquête de l'ouest, mais celle des premiers colons anglais qui débarquèrent à bord du Mayflower au XVII ème siècle pour peupler le Nouveau Monde (et accessoirement décimer les populations amérindiennes).

Le récit s'inspire notamment du procès en sorcellerie de Salem, qui envoya une vingtaine d'innocent(e)s à la potence dans le Massachusetts en 1692. Un cas supposé d'hystérie collective, provoquée par la faim, les conditions de vie difficiles et les attaques indigènes auxquelles faisaient face des colons livrés à eux mêmes.

Anya Taylor-Joy et Harvey Scrimshaw © Universal Pictures


Lui même originaire de Nouvelle Angleterre, le réalisateur Robert Eggers a grandi bercé par ces histoires de sorcellerie. Par soucis de cohérence historique, il a écrit les dialogues de son film en s'inspirant directement de textes de l'époques, de sermons de prédicateurs, de compte-rendus de procès :

Si vous-vous baladez en Nouvelle Angleterre, vous trouverez de nombreux vestiges de cette période. De vieilles églises, de vieilles tombes, des calvaires. Si le film est à ce point fidèle sur le plan historique, c'est pour que l'on puisse croire de nouveau aux sorcières, comme on y croyait au XII ème siècle. La sorcière n'est pas une décoration Halloween en plastique, stupide et ringarde. Elle est une entité primitive. Et terrifiante.


 

Robert Eggers © Universal Pictures


Et la bonne surprise, c'est que le film contourne judicieusement les grosses ficelles habituelles du ciné d'horreur. Pas de Grand Guignol, pas d'orgie de maquillages en latex, pas de "jump scares" à répétition.

The Witch privilégie l'ambiance et fait naître l'angoisse à travers les ellipses, le hors champ, les non-dits. La photographie somptueuse tire partie des lumières naturelles, de cette forêt brumeuse qui devient rapidement étouffante. 

Ralph Ineson et Kate Dickie © Universal Pictures


Mention spéciale aux comédiens, quasiment tous britanniques, qui nous emportent avec conviction dans la spirale de la folie. L'histoire est racontée du point de vue de Thomasin, l'aînée des cinq enfants, interprétée par la débutante Anya Taylor-Joy, dont l'intensité du jeu force le respect.

Malgré quelques longueurs, The Witch séduit par sa capacité à installer une ambiance oppressante en s'appuyant sur le jeu des acteurs plus que sur des effets faciles. A voir absolument en V.O pour les dialogues en vieil anglais qui nous immergent totalement dans ce monde cauchemardesque.

> The Witch, de Robert Eggers. Avec Anya Taylor-Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie, Harvey Scrimshaw. Universal Pictures. En salles le 15 juin 2016.

 


 

Immage d'illustration : © Universal Pictures

Par Sébastien Sabiron / le 15 juin 2016

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