The Notorious B.I.G. : l'hypnotiseur

Par Yérim Sar / le 09 mars 2017
The Notorious B.I.G., l'hypnotiseur
Cela fait exactement 20 ans que le rappeur Biggie Smalls a été tué à la suite d'une fusillade. Retour sur un parcours hors du commun à l'influence énorme.

Entre les annonces de la mise aux enchères de la voiture dans laquelle il a été assassiné et celles, plus classes, d'hommage en tout genre, du monde de la musique jusqu'aux basketteurs des Brooklyn Nets, personne n'ignore l'anniversaire de la disparition de Christopher Wallace.

Ce n'est que justice : en un temps record, l'artiste a remodelé le visage du rap américain à jamais.

 

La performance avant tout

Dans une interview pour le magazine Gasface datée de 2003, Casey le prenait en exemple pour démontrer l’importance de la performance dans le rap : « regarde Biggie, il pesait dans les 200 kilos, il était laid comme pas possible, mais tout le monde s’en fout, parce qu’au micro il tue ».

Cela n’aura échappé à personne, le rappeur est effectivement en surpoids, et cela fait d’ailleurs partie intégrante de son identité, y compris au micro, puisque son nom d’artiste est basé là-dessus. Il a été, très jeune, surnommé Biggie par ses camarades. Pour être tout à fait exact, l’alias complet Biggie Smalls vient du nom d’un personnage fictif, issu du film Let’s do it again. En voyant ce genre de scène vous pouvez rapidement comprendre ce qui a plu à Wallace dans l’analogie.

 

En terme de style, Wallace est l’archétype du rappeur technique new yorkais, et c’est lui qui a traumatisé tout Brooklyn en adoptant ce côté egotrip décomplexé, à la fois très dur, hardcore mais avec ici et là des notes d’humour et surtout, déjà à l’époque, une science de la punchline qui donnait des sueurs froides à la concurrence. Comparaisons amusantes (« I drop unexpectedly like bird shit »), name-dropping, références inattendues voire réflexions carrément absurdes (le « you look so good huh, I suck on your daddy’s dick » emprunté à Richard Pryor se pose là), c’est un des premiers à se faire remarquer à ce point uniquement par sa façon de mêler sérieux et légèreté. Puis vient sa voix unique, énorme atout qui a également marqué les esprits au fer rouge, et qui lui permet de changer presque involontairement ses meilleures rimes en gimmicks immortels. Tous ces éléments réunis lui permettent notamment de voler la vedette sur le remix légendaire de Flava in ya ear, et pourtant il y avait du beau monde.

 

Forcément, un talent brut comme celui-ci ne pouvait rester inaperçu très longtemps et c’est dès 1992 qu’il est signé chez Bad Boy Records, alors qu’il a seulement 20 ans. Chose assez notable : il entraîne dans son sillon son crew Junior M.A.F.I.A., dont il est le leader. Cette configuration deviendra elle aussi un standard pour de nombreux rappeurs par la suite.

 

Le personnage

Malgré tout son talent, le rap a également retenu B.I.G pour son image. C’est là que sa réussite devient quasi-indissociable du côté stratégique de Diddy, ou plutôt Puff Daddy à l’époque. Celui qui a signé Christopher Wallace sait parfaitement qu’il a un diamant brut entre les mains, et a su le tailler parfaitement pour le rendre toujours plus efficace et percutant auprès du grand public. Concrètement, si l’on examine le rappeur uniquement sous l’angle commercial, ce n’est pas gagné : un freestyleur de rue hors-pair ne représente pas forcément l’idéal pour une audience mainstream. Sauf que Sean Combs a la formule magique. C’est en partie pour ça qu’il ne fait pas l’erreur de mettre son rappeur en avant trop vite : pendant toute une période, il lui fait faire ses armes sur des remix RnB, des apparitions en featuring, etc. Une fois qu’il l’estime fin prêt, il fabrique de toute pièce le personnage du B.I.G., à savoir un hustler triomphant, rappant dans des décors incroyablement beaux et luxueux, à des années lumières du ghetto dont il parle dans ses morceaux.

 

Car l’erreur fatale aurait été de tenter de dénaturer la base de Biggie, lui faire rapper des choses plus douces, etc. Mais au contraire, ce n’est que l’enrobage qui change, la forme devient follement classieuse et accessible tandis que le fond demeure impitoyable, réaliste, voire carrément dépressif, le paroxysme étant Suicidal Thoughts, où l’on a presque la naissance de la figure du rappeur torturé et tourmenté qui n’a strictement rien à foutre de son succès et laisse libre cours à ses pulsions de mort. Présenté comme une conversation téléphonique où l’artiste se confie à son producteur, le morceau est un modèle du genre, le thème étant par la suite repris et réadapté par les plus grandes stars du game, de Eminem à Lil Wayne en passant par 50 Cent.

Accessoirement, c’est également un modèle pour tous les rappeurs enrobés du monde. Avant lui, les artistes qui n’étaient pas spécialement attirants éludaient complètement leur physique ou se permettaient des petites blagues en forme de clins d’oeil. Biggie, lui, ne laissait absolument pas le choix à l’auditeur : il était tellement fort qu’il a limite rendu l’obésité super cool ; Big Poppa se pose là. Et ça c’est un exploit respectable, même si ça doit représenter un cauchemar pour tous les ministères de la santé du monde.

 

Le classique : Ready To Die

Passons rapidement sur le contexte de la rivalité avec 2Pac puisque du côté de Biggie, il n’y a pas vraiment eu d’attaque frontale, le bonhomme ayant même nié que le morceau Who Shot Ya ? le visait. Par contre, l’opposition artistique des deux figures respectives de la East et de la West Coast est plus intéressante : la tête brûlée de L.A vs le player de New York, la spontanéité vs la technique, l’émotion vs les punchlines… Ce sont deux visions du rap qui sont finalement très complémentaires. Là où les deux se rejoignent, c’est en terme de charisme, et c’est d’ailleurs pourquoi il est regrettable que leur clash nous ait privé de featurings sachant qu’à la base les artistes se respectaient beaucoup, mais bon, les labels Death Row et Bad Boy étaient clairement destinés à s’affronter.

 

Ready To Die est le seul album solo que Biggie ait sorti de son vivant, en 1994, et même face à une année folle en sorties classiques (Tical de Method Man, The Diary de Scarface, Illmatic de Nas, la BO de Murder Was The Case et on en passe...), c’est devenu le disque le plus important du moment, celui qui met tout le monde d’accord, du grand public jusqu’aux amateurs de MCing affuté.

 

Comme dit plus haut, Diddy a présenté l’artiste dans un package de success story qui fait rêver, sans lui demander d’édulcorer quoi que ce soit. On aboutit à un résultat unique où l’album parvient à être à la fois populaire et sans concession, dur et ouvert. C’est aussi ce qui rapproche le rappeur de son public. Parlant systématiquement à la première personne, lorsqu’il explique que le succès lui paraît irréel tant il vient d’en bas, que les filles qui l’ignoraient sont maintenant à ses pieds, et outre le côté revanche sur la vie qui sera repris par 90 % des rappeurs par la suite, il en arrive à être émouvant par moments. Le numéro d’équilibriste, pourtant pas gagné sur le papier, fonctionne à plein sur disque.

 

C’est d’ailleurs en ça que Biggie a donné le la à pratiquement tout le reste du rap US jusqu’à aujourd’hui. Le bonhomme a réussi à allier une esthétique pop en termes d’image, de beats et de promo, à une façon de rapper très dure et authentique. Il y a par exemple eu un avant et un après Juicy. Si l’on tombe par hasard sur le clip, pas de doute, c’est un single qui respecte toutes les règles pour être bastonné en TV et radio : instru douce, refrain chanté signé Total, etc. Mais dès que le MC arrive, on a droit à une description blasée de la pauvreté, du décalage assez fou entre son ancienne et sa nouvelle vie, et côté forme, c’est du rap pur et dur. Tout l’album ou presque est décliné sur ce modèle.

Bien sûr, il ne faudrait pas non plus minimiser la réussite et l’impact de Life After Death. Le contexte est à la fois tragique et unique : l’album sort à peine 15 jours après l’assassinat de l’artiste, sa mort faisant elle-même déjà suite à celle de Tupac Shakur, le pays est clairement sous le choc et tout le monde se jette dans les bacs.

 

L’héritage

Le mode de fonctionnement de Wallace n’étant pas celui de 2Pac, il existe forcément beaucoup moins de titres posthumes que pour son ami-rival de Californie : le rappeur n’enregistrait pas autant de titres à la chaîne. On peut le déplorer mais également remarquer que sa légende n’en est que renforcée. Dans le sens où, contrairement à d’autres, Biggie n’a eu besoin que de 2 albums solos pour rentrer directement au panthéon du rap US, sans aucune contestation possible. Il arrive que l’on oublie de célébrer certains rappeurs morts, mais il y en a 2 que personne n’oublie jamais, ce sont Biggie et 2Pac, systématiquement. Même si le débat sur qui était le plus fort des deux peut continuer d’animer des discussions de fans irréductibles, la plupart admettent volontiers que leur influence et leur aura sur la musique est à peu près comparable, et ça en dit long.

Ainsi, sur le ton de la plaisanterie, Salif disait en interview « je pense que si Biggie était encore là, Jay Z, tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’existerait pas. C’est pour ça que je pense que c’est Jay Z qui est derrière le meurtre de Biggie [Rires]. Tout ce qu’il raconte a été dit avant, par Biggie. » Au-delà de la blague, l’influence de B.I.G sur celui qui a longtemps été considéré comme le roi de New York est en effet irréfutable, et Hova a d’ailleurs assumé pleinement la filiation, en plaçant régulièrement des hommages, des clins d’œil à certaines rimes, etc. Le Oxmo Puccino période Time Bomb avait également de jolies références qui rappelaient le rappeur de Brooklyn et l’intégralité de ce que fait Rick Ross n’aurait pas été possible sans Biggie.

 

On peut également citer les remixes non-officiels avec Frank Sinatra, ou encore les couplets recyclés sur l'album Biggie Duets. Les premiers mettent une fois de plus en avant le côté classique et classe de l'aura du rappeur décédé (le remix le plus connu étant le duo virtuel New York, New York) et le second prouve une dernière fois que le flow de Biggie était carrément en avance sur son temps puisque ses placements ne sont jamais ridicules face aux rappeurs toujours vivants qui ont posé sur ces featurings post-mortem.

Avec du recul on peut dire que Biggie était certainement le plus moderne des rappeurs de son époque, et ses héritiers continuent de contrôler le rap actuel : imagerie, punchline en ligne de mire, chapeau à la con, etc. Niveau postérité, on a franchement connu pire. « And if you don’t know, now you know », etc.

 

Vous noterez que cet article ne fait pas mention du biopic Notorious B.I.G sorti en 2009, pour des raisons évidentes de respect des morts. Si vous souhaitez voir un hommage digne de ce nom fait par des professionnels de l'industrie du spectacle, on ne saurait que trop vous conseiller l'épisode L'Enfer sur terre 2006 de la série South Park, où le rappeur réapparaît dès qu'on cite 3 fois son nom devant un miroir, à la manière de Candy Man. La dédicace la plus émouvante dont le rappeur pouvait rêver.


Crédit photo : Chris Walter / Getty Images

+ de The Notorious B.I.G. sur Mouv

 

 

Par Yérim Sar / le 09 mars 2017

Commentaires