The Fugees : l'étrange destin du groupe qui aurait dû dominer le monde

Par Yérim Sar / le 09 février 2017
L’étrange destin des Fugees
La sortie récente de "J’ouvert", nouvel EP signé Wyclef Jean, était l’occasion de se repencher sur le parcours des Fugees, trio qui est arrivé dans le rap en frappant fort mais qui n’a pas forcément connu un destin à la hauteur de son talent.

En 2017, tout ça semble très loin, voire carrément appartenir à un autre temps, mais les Fugees ont été un groupe incontournable dans l’histoire du rap américain. Si l’on parle de la version définitive du groupe, il est formé par Wyclef Jean, son ami d’enfance Pras et Lauryn Hill ; d’office, pour l’époque (ils se font connaître officiellement à partir de 1994), la formation sort des sentiers battus. Ne serait-ce que par le fait d’avoir un trio composé de deux hommes et d’une femme, tous plus ou moins rappeurs et chanteurs, sans jamais dresser de limite claire entre les deux styles, toujours hybride. Issus du New-Jersey, leur formule est à des années-lumière de tous les styles qui règnent à ce moment-là au sommet des charts : ils ne mettent pas en avant une imagerie gangsta, mais surtout, ils revendiquent une identité différente, jusqu’au choix de leur nom de groupe. Fugees est l’abréviation de refugees, autrement dit plus précisément les réfugiés, ces immigrés qui ont débarqué aux USA pour fuir leur pays d’origine. En l’occurrence Haïti. Les Fugees sont loin d’être les seuls à avoir des membres issus de cette immigration (jusqu’à aujourd’hui, les rappeurs appartenant à la communauté haïtienne sont légion), mais ils sont les premiers à l’afficher à ce point, en assumant ce côté « venu d’ailleurs », à la fois dans leurs influences musicales, mêlées dans un résultat au final beaucoup plus acoustique que la concurrence, mais aussi dans leur discours. Si le premier album Blunted on Reality est bancal car ils se forcent à être dans la tendance du moment, dès le second, ils se permettent d’être eux-mêmes et c’est le strike.

 

Le classique : The Score

C’est le 13 février 1996 que le monde se prend réellement le style The Fugees en pleine face. Pour le coup, toute l’identité du groupe explose dans ce qui restera à jamais comme leur chef d’oeuvre : mix constant entre rap et chant, reprises décomplexées des classiques qui ont bercé leur enfance (No Woman No Cry, Killing Me Softly…), et une énergie positive indéniable couplée à des instrus presque douces. Niveau lyrics, les trois artistes ne nient jamais la dure réalité, bien au contraire, mais délivrent souvent un message d’espoir, qui, paradoxalement, est un peu l’ancêtre du côté « motivation rap » que l’on retrouve chez certaines stars de la trap actuelle, à une différence (majeure) près : les Fugees ne sont pas cyniques et ne comptent pas sur leur réussite financière personnelle pour motiver leur auditoire, mais misent plutôt sur un enthousiasme presque juvénile et un sens des valeurs qui leur est propre.

 

Leur musique est très vite perçue comme un souffle d’air frais sur le rap US et niveau ventes, c’est le carton plein. Acclamé par la critique, six fois platine dès 1997, outre ce triomphe dans les bacs, le groupe a remporté plusieurs récompenses dont le Grammy du meilleur album de rap de l’année et celui de la meilleure performance de groupe RnB pour Killing Me Softly. The Score a depuis été inclus dans la liste des 500 meilleurs albums de tous les temps du magazine Rolling Stone, celle des 100 meilleurs albums de The Source, et on en passe… Encore aujourd’hui, lorsque l’on demande à Wyclef Jean quel est son album préféré, malgré toute la rancune que les membres du groupe gardent les uns envers les autres, sa réponse est sans équivoque : « le disque que j’aime le plus c’est mon solo Creole 101, et juste après, je suis obligé de mettre The Score, c’était la folie… C’est l’album le plus populaire de ma carrière, de toutes nos carrières en fait. Peu d’artistes ont eu la chance de connaître ça, c’est une bénédiction. Ce que nous a apporté cet album, c'est des souvenirs incroyables. Je me rappelle quand on a atterri en France, puis à Londres, puis en Jamaïque, et à chaque fois on a vu des trucs qui nous ont inspirés ».

Malheureusement, ce succès ne débouchera pas exactement sur la carrière que le public était en droit d’attendre.

 

Une séparation éclair et une reformation ratée

Juste après, ce sont les ambitions solo qui conduisent à l’éclat du trio, mais aussi des « légères » mésententes (Lauryn Hill et Wyclef étaient en couple) autant personnelles que musicales, puisque ce qui faisait la richesse du groupe, à savoir son mélange d’influences et sa diversité, est à double-tranchant : Lauryn Hill veut se livrer de façon plus personnelle et lorgne sur la nu-soul et le reggae, Pras est plus classique, et Wyclef quant à lui a déjà des sérieuses ambitions solo, qu’il concrétise vite avec l’album The Carnival. Au fil du temps, il devient évident que la séparation ne s’est pas vraiment faite dans les meilleurs termes : Wyclef enregistre un clash contre Pras, pratiquement tous les membres du groupe se lancent des boules de caca par interviews interposées, des vieilles rancœurs ressortent…

 

Cependant, côté musique, tout va presque pour le mieux : le solo The Miseducation Of Lauryn Hill est salué comme un classique et Wyclef connaît un certain succès sur le long terme. Il faut dire qu’il a musicalement toujours été le plus productif, et du coup le plus éclectique. « J'essaie de rester actif, tout le temps. Je n'ai pas le temps d'être nostalgique. Je suis excité par la nouvelle génération. Ce qui est important, c’est l’héritage qu’on a pu laisser. C’est tout ce qui compte. »

Du côté de Pras, c’est beaucoup plus discret, mais il lui restera toujours le tube intemporel Ghetto Superstar avec Mya et Old Dirty Bastard.

 

Contre toute attente, une reformation a bel et bien eu lieu, mais elle fut à la fois bâclée et éphémère. Il s’agissait d’une tournée qui réunit le groupe dans le milieu des années 2000, sauf que les concerts ne sont pas au niveau, Lauryn Hill a de sérieux soucis qui font dire à certains qu’elle est droguée voire carrément folle, les membres ne s’entendent toujours pas entre eux… La tournée est finalement raccourcie, avec de nombreuses dates annulées.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui une très hypothétique nouvelle reformation, Wyclef préfère rester sur le ton de la rigolade : « il n’y a que deux personnes qui peuvent réunir les Fugees à nouveau. Le premier est Barack Obama, le second est Dave Chappelle. » En gros c’est pas pour tout de suite.

 

Et maintenant ?

 

Lauryn Hill a connu des problèmes à la fois personnels et judiciaires, Pras a un peu disparu des radars, Wyclef a tenté de devenir président d’Haiti mais a eu les yeux plus gros que le ventre… Du coup, il est revenu à ses premières amours, la musique. Pour lui, ce qui importe, c’est de ne pas perdre la connexion avec le public, aussi jeune soit-il. « Young Thug a fait un son qui porte mon nom, et quand je vais à Atlanta, lui et toute son équipe me témoignent du respect. Le fossé de génération a tendance à se refermer. C'est vrai que les jeunes n'en ont rien à foutre des anciens, mais le truc c'est que... C'est la combinaison des deux qui donnent des morceaux invincibles. Bien sûr, il y aura toujours plein de jeunes qui ne savent pas qui sont les Fugees, ils sont dans la trap, ce n'est pas grave tout ça, ça te fait relativiser. Ça t'aide à rester dans le challenge, la compétition. Seuls les plus forts restent dans la course. »

 


Crédit photo : Paul Natkin / Getty Images

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Par Yérim Sar / le 09 février 2017

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