"The End" : le e-cinema français a-t-il de l'avenir ?

Par Sébastien Sabiron / le 06 avril 2016
"The End" : le e-cinéma français a-t-il de l'avenir ?
Conçu exclusivement pour une diffusion en VOD, le dernier film de Guillaume Nicloux ne connaîtra pas d'exploitation dans les salles françaises. Une manière de toucher un plus large public et de prolonger la carrière du film. Mais ce modèle encore balbutiant pourrait mettre du temps à s'affirmer.

Au premier abord, The End est sans doute le film le plus facile à pitcher de l'année. Gérard Depardieu incarne un chasseur, divorcé et solitaire. Au cours d'une chasse, il s'égare dans la fôret. Cette forêt deviendra sa prison. Inclassable, le film nous embarque dans une expérience onirique et envoûtante à la limite du fantastique.


Depardieu, seul à l'écran, qui appelle son chien pendant la première demi-heure du film. Pas vraiment le genre de projet super facile à vendre au sein d'une industrie obsédée (à juste titre) par les coûts de production et la gestion raisonnée des risques financiers. 


Après l'excellent Valley Of Love, Guillaume Nicloux et Gerard Depardieu rêvaient de retravailler ensemble. Lorsque le metteur en scène imagine The End, le monstre sacré est partant, mais le projet doit se monter le plus vite possible. 
 

Un chasseur sachant chasser © Les films du Worso


Sauf que, compte-tenu de son modèle de financement extrêmement complexe, le cinéma français aime prendre son temps. La solution sera numérique.

La productrice Sylvie Pialat (une sommité du ciné français) se tourne vers TF1 Vidéo qui accepte de financer la production et d'assurer une diffusion "premium" du film en e-cinéma sur tous les supports de Vidéo à la Demande (VOD).

Eviter le crash financier

Pour les créateurs, le e-cinéma a plusieurs avantages. D'abord l'opportunité de toucher un public qui va peu au cinéma, ou qui vit dans une zone ou seuls les blockbusters ont droit de cité. Ensuite, la VOD épargne des frais de distribution importants. Pour la faire courte, en plus d'acheter les films, les distributeurs doivent aussi payer les exploitants de salles pour être à l'affiche. 

Enfin et c'est l'argument massue : le e-cinéma permet d'échapper à la foire d'empoigne des sorties salles. Avec 15 à 20 nouveaux films par semaine, la concurrence est rude et une production dite "fragile" (indépendante, pointue, auteur ou très ciblée) doit cartonner dès le premier jour pour tenir le choc face aux blockbusters et aux grosses comédies familiales. 

Deux sorties de la semaine. On vous laisse deviner lequel fera le plus d'entrées © Gaumont / © ACE 


Avec le e-cinema, la concurrence n'existe pas encore. Et surtout les films sont assurés de rester en ligne pendant quatre à six semaines, alors qu'en salles, ils peuvent quitter l'affiche très rapidement si le public n'est pas au rendez-vous. 

Pas la poubelle du cinéma

Pour les créateurs, ce nouveau mode de diffusion est donc très prometteur. Mais ils devront faire un peu de pédagogie. Aujourd'hui dans l'esprit de nombreux spectateurs, VOD = Poubelle du ciné. A l'image du "direct to DVD", un film sortant seulement sur support numérique serait trop mauvais pour être montré en salles.

Présenté comme "le premier film français en e-cinema", la bande annonce de Kickback (avec Vincent McDoom) pourrait nous faire abonder en ce sens.   


Mais la réalité est plus nuancée. Directeur marketing chez TF1 Vidéo, Pierre Olivier croit beaucoup au potentiel du e-cinema, pour peu que l'aspect "premium" et exclusif du long métrage soit bien mise en avant :


L'exception culturelle française VS la modernité

Le e-cinema permet aussi de sauver des films, à l'image de Made in France, de Nicolas Boukhrief. Ce polar centré sur l'ennemi intérieur djihadiste devait sortir en salles le 17 novembre 2015. Mais après les attentats du 13 novembre, les exploitants ont renoncé à le programmer.

Le film est finalement sorti en VOD le 27 janvier 2016 et a plutôt bien marché, évitant un naufrage financier à son distributeur Pretty Pictures


Mais pour ce faire, Made in France a du respecter la fameuse "chronologie des médias" propre au cinéma français. Après sa sortie en salles, un film doit laisser passer quatre mois pour sortir en vidéo (DVD, VOD) douze mois pour une diffusion en télé payante (Canal+), deux ans pour une diffusion en télé gratuite et enfin trois ans pour atterrir en SVOD (Netflix, Canalplay). 
 

Source : CNC


Ce système permet de préserver les chaînes de télé (France TV et surtout Canal +), principaux financeurs du cinéma français avec le CNC. En empêchant des grosses machines comme Netflix de balancer un film tout de suite après sa sortie en salle, la chronologie des médias garantit aux télés une exclusivité et donc un retour sur investissement. 

Un système "profondément injuste pour les petits films" selon James Velaise de Pretty Pictures, distributeur de Made in France :


Certains distributeurs réclament aujourd'hui un assouplissement de la chronologie des médias. A l'image du "Day and Date" anglo-saxon, un film indépendant pourrait ainsi sortir simultanément dans quelques salles et en e-cinema. Tant mieux pour le distributeur qui limite les risques. Tant mieux pour le spectateur qui peut voir le film sans attendre depuis son canap au fin fond de la Creuse. Mais tant pis pour Canal +.

> The End, de Guillaume Nicloux, avec Gérard Depardieu, Audrey Bonnet, Swann Arlaud. TF1 Vidéo. Sortie le 8 avril sur toutes les plateformes VOD.

 


 

Images d'illustrations : © Les films du Worso / TF1 Vidéo

Par Sébastien Sabiron / le 06 avril 2016

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