"Ténébreuse Musique" : l'histoire du projet le plus improbable du rap français

Par Yérim Sar / le 28 janvier 2016
"Ténébreuse Musique" : l'histoire du projet le plus improbable
Album sorti grâce au crowdfunding, "Ténébreuse Musique" ne sera pas le disque de l'année mais c'est une curiosité pour tous les amateurs de rap perché. L'heure est maintenant au pressage de cd, c'était donc l'occasion de revenir sur le projet avec les Minus et Cortex du rap français.

«Je te laisse les questions chiantes, moi je répondrai aux rigolotes », lâche Al Kpote à Sidi Sid en souriant, au milieu d'une conversation qui est passée du documentaire Making a murderer aux anecdotes graveleuses sur des filles aux mœurs plutôt ouvertes.

Ténébreuse Musique est l'union du rappeur Al Kpote et du groupe Butter Bullets (le rappeur Sidi Sid et le beatmaker Dela). Les loustics avaient déjà collaboré auparavant sur plusieurs morceaux de leurs projets respectifs et étaient très satisfaits de leur combinaison. Sauf qu'au départ, l'un comme l'autre n'avait ni le temps ni l'envie de mettre une mise de départ. Et pourtant...

 

Kiss Kiss Bank Bank

La demande est d'abord partie des auditeurs, pas forcément la fanbase la plus nombreuse du monde, tout en ayant un côté petit mais costaud. Du coup, les rappeurs se sont reposés entièrement sur eux. Un coup de main d'un ami et illustrateur (Singe Mongol) ultra motivé, et c'est parti.

Sidi Sid : on a vu que ça marchait, tout simplement, et on n'avait rien à perdre. Le seul risque c'était de  pas réunir la somme qu'on demandait, là on aurait eu l'air con... Mais finalement on a demandé 10 000 et on a eu 16 000.

Al Kpote : Pupupupute, pute ! (c'est sa façon de dire qu'il est content, on y reviendra plus tard)

Lancé en mai 2015, la collecte a pris 2 mois. Le procédé de crowdfunding a permis de donner naissance au projet, mais pas plus, selon les artistes. Pour autant, l'argent amassé a tout payé, des prods aux séances studio, mais côté bénéfice, tout reste évidemment assez limité. Pour les trois artistes, Kiss Kiss Bank Bank était cependant un bon moyen de se connecter directement avec leur public et de voir s'ils étaient assez populaires pour avoir la confiance des auditeurs. Un pari qui n'était pas forcément gagné dans l'esprit de tout le monde, même si rétrospectivement, certains regrettent de ne pas avoir demandé plus.

Sid : je suis très pessimiste, donc j'aurais pas pensé à ce résultat...

Al K : j'aurais demandé bien plus que 10 000, j'aurais demandé 52 000 comme Georgio. [NDLR : Georgio a demandé 35 000 Euros et obtenu 52 000 Euros]

Sid : ça aurait pu générer du bénef mais il aurait fallu quelqu'un qui gère. Ça reste très underground dans l'underground, on fait tout, tous seuls, du début à la fin. ça galère un peu moins que quand ça sort de ta poche. Mais tu touches pas le truc direct, 17%  partent aux impôts et pour les frais de Kiss Kiss Bank Bank. Après on se débrouille.

Al K : On a expliqué aux fans : ce projet c'est le vôtre, si vous le voulez, manifestez-vous. Achète, suce, pute. De la drogue, de la rigolade, de la nourriture, de la bonne boisson, on optimise les conditions. Qu'on enregistre dans une cave ou dans la salle de bain d'un mec, on ramène du champagne de luxe.


« Image gogol »

L'univers Ténébreuse Musique s'est d'ailleurs étendu à la mécanique du crowdfunding lui-même, d'abord avec une vidéo de présentation assez barrée, puis avec des cadeaux... inattendus pour les contributeurs. C'est  ce qui se fait habituellement mais plutôt que les places de concerts et les CD dédicacés, Al K et Sid ont opté pour des t-shirts, des préservatifs avec leur logo dessus, et du wtf en pagaille : assister à une séance d'enregistrement et rouler les joints d'Al Kpote, un weekend en Franche-Comté...

Al K : il y avait aussi le string de l'actrice de Jacquie et Michel du clip Libertin.

Sid : c'était une blague ! On savait que personne ne mettrait assez pour accéder aux cadeaux les plus fous. Il fallait que tout colle avec l'image gogol. Ah si : les messageries personnalisées par Al K, ça il va en faire.

Al K : que des "vous êtes sur le répondeur de X, pu-pu-pu-pute !" que des trucs comme ça.

 

A l'époque des balbutiements du crowdfunding, certains dédaignaient le procédé ouvertement, le rapprochant de la mendicité, par fierté sans doute un peu mal placée. Un tabou qui n'a apparemment même pas effleuré l'esprit de nos zozos, qui décrivent le processus avec leurs mots à eux.

Sid : C'est comme si t'étais à une soirée avec que des gens qui t'aiment bien et que tu faisais la manche, si après ils sont satisfaits de ton travail, c'est très bien.

Al K : Avoir honte de demander ? Je m'en bats les couilles de ça, d'ailleurs un bisou à Georgio, il a eu raison, je l'embrasse tendrement.

Et même s'ils sont heureux d'avoir pu travailler ensemble sur un long format, les intéressés sont catégoriques sur un point. Sans la participation du public, Ténébreuse Musique n'aurait tout simplement jamais été enregistré.

Sid : Il aurait fallu de l'argent, on serait pas partis comme ça

Al K : Je vais pas mentir, sans la mise de départ je l'aurais pas fait. On aurait pu le faire depuis bien longtemps, et même d'une meilleure façon, mais tout dépend des conditions et de l'argent. On n'est que des outils nous. Il faut les lustrer, les huiler et les lubrifier.

Contrairement à d'autres albums qui ont fait appel au public pour voir le jour, Ténébreuse Musique est une édition limitée et réservée exclusivement aux donateurs. Une démarche qui peut paraître surprenante mais c'était un parti pris dès le début. L'astuce de l'appel aux dons permet aussi de n'avoir aucune perte : le nombre de CD pressés est égal au nombre de contributeurs et tout est payé d'avance.

Sid : On n'en sortira pas à côté. Là on est sur à peu près 1000 mecs qui ont donné, donc on est sur du 1000 CD, et rien d'autre.

Le seul désavantage c'est que le jusqu'au boutisme de cette démarche les a conduits à ne pas mettre les morceaux sur iTunes. Plus clairement, la plupart des mixtapes gratuites sont malgré tout présentes sur la plateforme, ce qui permet de les référencer et de les shazamer. Ce ne sera pas possible avec les morceaux de Ténébreuse Musique.

Al K : C'est des perles rares, des trésors de guerre enfouis. Je vois ça comme le raï, les gens comme Zahouania : tu redécouvres des morceaux, des inédits de ouf, qui datent de 7 ans, 10 ans... les mecs du raï, sous leurs drogues et leur whisky ils en font à gogo. Je me vois comme ça.

Sid : La rareté c'est bien aussi

Al K : Et je redécouvre moi-même ! Quand je serai papy, je me souviendrai par surprise de telle mixtape, tel truc obscur... ça m'arrive déjà ! des morceaux d'il y a 10 ans, ça fait plaisir de ouf.

A l'inverse, il y a un avantage non négligeable, surtout pour du rap en 2016 : la promo devient presque inutile. Tout est payé d'avance, une fois que le projet est achevé, plus besoin de faire des pieds et des mains pour écouler des exemplaires en trop. Ténébreuse Musique s'est contenté de diffuser une sorte de bande-annonce de 25 minutes rythmée par des morceaux, et basta. Le reste n'est que du bonus.

Sid : la vidéo ça sert à rien, c'est juste de l'image, ça peut servir pour après. C'est Kevin El Amrani, notre clippeur, qui a monté tout ça. Le but c'était de faire plaisir aux gens.


Plus on est de fous, plus on rit

Si vous avez lu tout ce qui précède et cliqué sur les clips mais que vous ne connaissiez pas les deux zigotos, il semble probable que vous ayez des doutes sur leur vision artistique voire leur santé mentale.

Petit flashback. Butter Bullets s'est fait connaître vers le milieu des années 2000 ; leur musique a bien évolué depuis, Sid se rapprochant de plus en plus d'un rap de sale gosse qui fronce les sourcils entre 2 pornos.

Al Kpote de son côté est plus connu même s'il n'a jamais fait des ventes phénoménales. Après plusieurs projets où il a construit son personnage de rappeur qui débite des insanités ("Tous les soirs j'm'allume jusqu'à ce que je tremble, bouffez-moi l'anus pendant qu'j'me branle", etc) et des références absurdes ("je t'absorbe avec ma queue comme Cell", "je t'électrise comme Pikachu", etc) plus vite que son ombre, il est respecté de la nouvelle génération (Vald, Niska, Sch, Nekfeu, Alpha Wann...) mais a aussi compris que le succès au sens commercial du terme n'était pas pour lui.

Aucun des deux n'a jamais touché le grand public, en partie à cause de leur style qui reste « trop spé » pour certains. Concrètement, c'est du rap sombre, nourri de grossièretés, de délires décomplexés au possible qui vont du name-dropping improbable à l'insulte pure et dure, le tout sur des instrus bien travaillées, et souvent influencées par l'ambiance glauque du rap de Memphis. Rappelons que c'est une scène US qui n'a jamais vraiment pris en France, ce qui donne un combo d'éléments que l'auditeur lambda n'apprécie pas et/ou ne comprend pas. Multi-syllabiques forcenées pour l'un au mépris de toute cohérence, autotune omniprésent et jeux de mots lunaires pour l'autre, c'est sûr qu'un morceau sur le sexe de Patrick Sébastien ou des refrains comme « de toutes les positions c'est par derrière qu'on préfère / et se faire sucer par Bruce Jenner », ça peut surprendre dans un premier temps.

Al K : Si ça atterrit sur le bureau d'un chef de projet de maison de disques, il comprendra pas. On aime le côté athlétique de Bruce Jenner, frère, la médaille d'or qu'il a... Bruce Jenner est un exemple (rires). Après 50 piges, millionnaire, il a eu les couilles de se couper les couilles. Il roule en je sais pas quelle voiture, il écrase des gens, il a plus de buzz que sa pute de fille qui fait des pornos.

 

Et parfois, à l'inverse, ce style totalement décalé leur apporte des fans assez inattendus, ce qui a donné ce moment irréel où le journaliste Victor Robert a cité du Butter Bullets en plein Grand Journal sans que personne sache bien pourquoi jusqu'à aujourd'hui.

Sid : Je sais pas du tout, mystère, j'aime pas du tout Canal en général... C'était magnifique. En plus il est hyper sérieux, il impose quand il balance la référence sortie de nulle part.

Al K : un mec lui a demandé via twitter « mais tu connais, t'écoutes vraiment Butter Bullets ? » et il a répondu oui. Sur le plateau il a balancé ça dans la gueule de cochonne de l'autre.

Sid : Ah ouais je peux pas la blairer.

 

Comme le dit un proverbe du Koweit « un fou qui pense qu'il n'est pas fou est plus fou que le fou qui sait qu'il est fou », et c'est ce qui donne une partie du charme du projet, même si c'est moins prononcé chez Sid. Les lyrics sont un amas de grand n'importe quoi généralisé, mais rappé comme le discours le plus normal du monde. A fond dans leurs personnages, les MC ne laissent jamais penser qu'ils sont conscients de rapper quoi que ce soit de choquant.

Al K : J'ai déjà fait des sons ouverts, des sons comme Pluie Diluvienne, N'importe quoi, Miroir... j'essaie. Même Méga Pute. Le titre est choc, mais le morceau est ouvert. C'est un truc de petite fillette. Si tu chantes l'air sans comprendre les paroles, c'est "tatatatattattaaaaa, tatatatatataaaa"... Capte que ça frère, cherche pas à capter les mots.

Sid : Moi je trouve rien de bizarre. Nekfeu je me dis pas que c'est bizarre, je me dis que c'est pas fait pour moi. Du porno où 2 mecs se chient dans la bouche, c'est pareil, c'est pas fait pour moi mais tant mieux si des gens kiffent. Bon OK c'est bizarre, si on veut, mais c'est pas grave. Nekfeu avec sa teinture, c'est bizarre pour certains, mais tant mieux pour lui.

Al K : Pour moi mon rap est complètement normal. Je suis dans les normes.

Sid : Dans l'énorme.

Al K : Ah, pas mal ! T'as vu la fusion ? Tu viens d'assister à un moment de création incroyable.


Avenir proche

Bon, et l'avenir dans tout ça ? Après le succès relatif de ce premier essai via Kiss Kiss Bank Bank, les agités auraient a priori raison de remettre le couvert. Or c'est là que leurs avis divergent.

Sid : Je le referai pas.

Al K : Moi si, si c'est bien fait, avec plus de sous, de moyens, je suis toujours ouvert.

La sortie de l'album Ténébreuse Musique a tout de même abouti à quelques dates ici et là, et notamment  au Nouveau Casino où ils lancent  les soirées  « Jeudur » avec leur release party. Mais au fait, un groupe comme ça en concert, ça donne quoi exactement ?

Al K : C'est un méga-spectacle, c'est un truc de ouf, ça va pas ou quoi, c'est une représentation unique en son genre. On ouvre les portes de l'enfer en costard noir et y'a une tripotée de gogols autour de nous.


Pas vraiment du je-m'en-foutisme, l'espèce de détachement total du duo envers le rap game et le côté business et promo classiques s'explique aussi par l'absence d'illusions sur leurs propres carrières. L'un comme l'autre ont d'autres activités et prennent la musique comme une cour de récré où il est toujours plus drôle de jeter des capotes remplies d'urine sur ses camarades que de jouer à chat avec eux.

Sid : Plein de mecs l'admettent pas, ils veulent pas bosser à côté, ils se bloquent genre « je fais du rap, moi, pas autre chose. »

Al K : Si dans mes fans y'a un PDG qui veut me faire bosser, bien payé dans son entreprise, eh bien... qu'il contacte Spleenter. Tu mettras ton arobase dans l'interview, je compte sur toi (rires). Et Al Kpote viendra pour toi si tu te manifestes, qui que tu sois. Moi je demande à mes fans, aidez-moi bande de putains, servez-moi à quelque chose.

Ça fait chaud au cœur.


 

Photo : Capture YouTube

Par Yérim Sar / le 28 janvier 2016

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