Taniguchi : les nouveaux Jirô

Par Augustin Arrivé / le 23 février 2015
Taniguchi : les nouveaux Jirô
Le mangaka le plus célèbre en France inonde nos librairies depuis le début de l'année. Trois albums inédits et une réédition sont parus depuis janvier. Avec toujours ce même charme contemplatif, peut-être un peu trop.

 

 

Jirô Taniguchi, c'est le gars bien tranquille, consensuel, jamais de vague. Ce qui explique en partie qu'il ait séduit le public français. C'est surtout un poète magnifique, contemplatif et humaniste. Ce qui explique davantage qu'il ait séduit le public français.

Vingt ans ont passé depuis la première publication chez nous d'un de ses albums. C'était L'homme qui marche, en 1995. Tout était dans le titre, l'histoire d'un Japonais qui observait sa ville, ses habitants, ses animaux, ses arbres, au gré de ses balades. A l'occasion de ce vingtième anniversaire, Casterman a réédité la BD, et le festival d'Angoulême a invité l'auteur avec tambours et trompettes.

 

Jirô Taniguchi, invité vedette du dernier festival de la BD d'Angoulême © Augustin Arrivé

 

La dernière fois qu'on a parlé de lui sur ce site, c'était en septembre dernier. Casterman (toujours) venait de publier le premier tome des Contrées sauvages, recueil de nouvelles dessinées par le maître au début de sa longue carrière. La suite vient de sortir, toujours aussi précieuse, tant pour la fan-base que pour les amoureux des grands espaces.

Pendant longtemps, je ne voulais pas présenter mes ouvrages les plus anciens à l'étranger. Et puis les éditeurs me l'ont demandé, et je me suis dit que ce que je suis aujourd'hui, mon travail, provient directement de ce que j'ai fait autrefois. Alors même si elles ne sont pas nécessairement abouties, montrer ces histoires m'a paru intéressant.


 

Effectivement, la présence en fin de volume d'une nouvelle plus récente (Les innommables, 2010) permet de constater le chemin accompli. Quarante ans de carrière ont affiné le dessin du mangaka, simplifié sa mise en scène. Son amour de la nature, lui, est resté intact:

Quand j'ai commencé, j'étais l'assistant de Kyota Nishikawa, l'un des seuls qui représentaient des animaux dans leurs mangas. Puisque ça n'existait pas tellement, c'était quelque chose sur lequel je voulais travailler.



Extraits de "Les contrées sauvages", tome 2, par Jirô Taniguchi © Casterman, 2015

 

Entre deux récits animistes ou sur l'affection naissante d'un photographe animalier pour une portée de louveteaux, Jirô décline ses héros à l'envi, systématiquement des hommes, virils, en prise avec la rudesse des éléments. Les rares femmes qu'on croise finissent mal (l'une d'elles meurt déchiquetée par un ours).

C'est un de mes points faibles. Je travaille beaucoup à partir de mes propres expériences, alors comme je suis un homme, il m'est plus facile d'utiliser des personnages masculins. Au Japon, on m'a souvent dit que je dessinais très mal les femmes et que ça m'empêcherait d'avoir du succès. Je pense avoir fait de petits progrès.


 

Preuve en est : l'héroïne de son dernier album est une femme. Elle s'appelait Tomoji (édité chez Rue de Sèvres) suit le destin d'une jeune instruite dans la campagne japonaise de l'entre-deux-guerres. Une vie banale, agitée par les joies et les peines, décrite tout en délicatesse. Sait-il faire autrement ?

Alors parfois, à la longue, l'extase d'un personnage devant un arc-en-ciel ou la pâmoison face à quelque oisillon, ça peut lasser. Jirô Taniguchi peut bien répéter que "la relation de l'homme avec l'environnement [lui] tient à cœur", on l'espère sur d'autres terrains. Et figurez-vous qu'on l'y trouve.

 

Extrait de "Elle s'appelait Tomoji", par Jirô Taniguchi © Rue de Sèvres

 

Son œuvre est si prolifique qu'un autre album vient également de sortir. Dans Les gardiens du Louvre (chez Futuropolis), il traîne un dessinateur fiévreux dans les galeries du musée parisien, en proie à des hallucinations artistiques. La BD, commandée par la direction du Louvre, est l'aboutissement d'une immersion pendant un mois entier du mangaka entre les murs de l'établissement. Pas franchement rebelle encore, mais déjà différent.

 

 


 

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Image de couverture : L'homme qui marche, par Jirô Taniguchi © Casterman, 1995/2015

 

Par Augustin Arrivé / le 23 février 2015

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