Talent hors norme et public limité : les artistes les plus sous-côtés du rap français

Par Yérim Sar / le 23 juin 2016
Talent hors norme et public limité : les artistes les plus sous-côtés
Les artistes talentueux qui semblent vouer à ne pas rencontrer entièrement leur public ou qui ne sont pas assez mis en avant, les éternels rookies, ou simplement ceux qui évoluent dans un style jugé trop fermé : focus sur les rappeurs qu'on aimerait bien voir a leur place au firmament des étoiles du rap français

Comme avec toutes les autres musiques, la réussite dans le rap ne tient malheureusement pas qu'au talent mais parfois à une combinaison de chance et d'opportunités à saisir. Il existe donc fatalement des excellents rappeurs dont l'absence de reconnaissance peut étonner les fans. On a fait notre sélection.

Nota Bene : attention à ne pas confondre « rappeurs sous-estimés » avec ceux qui viennent à peine de débarquer et n'ont pas encore percé, ça n'a rien à voir. Cette liste est bien sûr non-exhaustive, n'hésitez pas à la compléter de votre côté. Ça ne servira pas à grand-chose mais ça fait toujours plaisir, il faut savoir extérioriser ses frustrations.

 

Nakk

 

Vétéran depuis les années 90, Nakk Mendosa a toujours été reconnu pour son écriture par ses pairs et son public, sans jamais rencontrer de grand succès. Cela ne l'empêche pas de mettre régulièrement des baffes à la concurrence en terme de lyrics (multisyllabiques, punchlines, ça y va joyeusement), mais malgré des projets réussis, il reste finalement confidentiel, comme s'il avait raté le rendez-vous. Le bon point c'est que lui-même n'a strictement aucun regret et encore moins aigreur par rapport à ça : cela ne la jamais empêché pas de collaborer avec des rappeurs de poids (Lino, Nekfeu, Niro, la liste est interminable) et puis il reste la scène, où il brille régulièrement.

 

Joe Lucazz (et Express Bavon)

 

Joe Lucazz, à l'origine membre du duo Joe & Cross, est sans doute une des plumes les plus sous-estimées du rap français. Portés par un flow mi-parlé mais jamais slamé (berk), Joe officie depuis les années 2000 et a toujours privilégié l'écriture. Le monsieur parlait de son quotidien entre trafic de coke et galère avant que ça devienne la mode -d'ailleurs il a ralenti ces allusions depuis, juste pour ne pas ressembler aux autres-, et surtout il en parle à sa façon à lui, entre lucidité (« tellement cons qu'on se poucave nous-même sur nos morceaux ») et ironie glaciale (« si des billets tombaient du ciel, frérot, on plomberait le ciel »). Quant à Express, il alliait le rap au chant (sans autotune) avant que ça soit la mode également, a un côté laidback bien sympathique à l'heure où tout le monde beugle, bref gardez un œil et une oreille sur ces deux-là, vous ne le regretterez pas.

 

Katana

 

Ancien membre du groupe Unité 2 Feu qu'il formait avec Al Kpote, Katana a été encore plus négligé que son collègue puisque sa carrière solo a été moins productive. Pourtant, le rappeur a un style d'écriture très personnel et un grain de voix reconnaissable entre mille, ainsi que des références de dessins animés 90's toujours bienvenues Il a sorti un album son album Le Fourreau (fourreau, katana, c'est thématique) il y a deux ans maintenant, et on vous conseille évidemment les projets d'Unité 2 Feu où l'alchimie avec Al Kpote faisait des merveilles.

 

Karlito

 

« Secret le mieux gardé de la Mafia K'1fry » comme ses potes l'appellent souvent, Karlito a livré un classique avec l'album Contenu sous pression, presque entièrement produit par DJ Mehdi. Il a depuis un peu brouillé les pistes (des feats, l'album Ozas avec son compère No.Nord, des couplets dans La Cerise sur le ghetto, pas grand-chose de plus), sans doute trop pour le public qui a souvent tendance à l'oublier. Cependant il est revenu l'année dernière avec son second solo, Impact, que peu de gens ont pris la peine d'écouter. Pourtant, si les beats du regretté Mehdi manquent forcément à l'appel, le style du MC, lui est toujours là.

 

Abis

 

Rappeur du XIXe arrondissement, Abis a sorti plusieurs volumes de ses mixtapes Quartier Hallam ainsi que l'album Hall In. Il a fait partie des morceaux clippés de la compilation Booska'tape. Dans l'exercice de la punchline, il est plutôt très bon, autant dans l'egotrip ou le rentre-dedans que les ambiances plus posées, comme son featuring avec Oxmo Puccino. A une époque il a multiplié les featurings et s'en est toujours bien sorti, il a d'ailleurs participé à la mise en avant de Mister You et Lacrim, des rappeurs de son quartier. Et puis il avait lâché « si Nico met sa femme enceinte allons éventrer Carla » avant que Carla Bruni soit enceinte : visionnaire.

 

Le 06

 

Le rap du Sud, ce n'est pas que Marseille, mais pendant une assez longue période, c'est un peu l'impression que le grand public pouvait malheureusement avoir tant les autres n'étaient pas spécialement médiatisés en dehors de chez eux, surtout du côté de Nice. Ainsi, malgré des feats avec quelques têtes connues dont Akhenaton, Veust n'a pas spécialement eu la reconnaissance méritée ; d'une manière générale toute l'équipe D'En Bas Fondation a fourni un travail régulier sans jamais que ça paie au niveau national. Cela s'est semble-t-il un peu décoincé avec la progression de Infinit et sa polémique assez savoureuse avec Christian Estrosi, mais ce n'est pas encore ça.

 

Zesau

 

Difficile de ne pas l'inclure dans la sélection puisque la quasi-totalité des rappeurs qui ont un jour travaillé avec Zesau ne tarit jamais d'éloge à son sujet. D'ailleurs, de Niro à Juicy P en passant par Hype et Sazamyzy, tous trouvent globalement que le rappeur du 94 « n'a pas ce qu'il mérite ». Le jeune public n'est peut-être pas au courant, mais que ce soit en solo ou avec son groupe Dicidens (où il rappait avec Nessbeal et Koryaz), Zesau a featé une bonne partie du rap français actuel, têtes d'affiche (Lunatic, Luciano, Rohff) ou autres (Despo, Shone, Seth Gueko, Alpha 5.20) en passant par la nouvelle génération (Sadek, Niro, Mister You, Leck). A titre personnel, il a sorti une bonne demi douzaine de projets depuis la fin des années 2000, en plus d'avoir monté son label Bad Game qui lui permet de mettre en avant des jeunes talents. Et il a fait un clip avec Jérémy Ménez aussi, c'est toujours bon de le rappeler.

 

Zekwe Ramos

 

A première vue, Zekwe a tout ce qu'il faut pour réussir : self-made man accompli, il est à la fois rappeur et beatmaker, peut chantonner quand c'est nécessaire, maîtrise à présent totalement son style, entre technique, humour décomplexé et sens de la formule pas piquée des hannetons (« elle a connu tous les doigts de la tess comme une manette de play »). En plus il a arrêté de prendre un accent latino étrange quand il rappe. Pourtant, si son talent est reconnu des autres rappeurs (même cas de figure que Nakk, Joe, Al Kpote et tant d'autres), niveau public ça a du mal à rentrer. On espère que le EP #FrappMusiq qui sort demain sera un nouveau départ et que la lumière il trouvera.

La scène de Grigny

Qu'on parle de La Comera, Myssa ou LMC Click (et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg), les rappeurs de Grigny n'ont tout simplement jamais été dans la lumière, alors même que leurs codes à savoir l'argot (le « zer » en fin de mot, c'est eux) et même les influences musicales qu'ils étaient les premiers à assumer, Down South en tête, ont contaminé tout le rap français. Ce n'est pas une raison pour que cela continue ; en terme de sonorités, leur musique est rafraîchissante, car personne ou presque n'est sur leur créneau (les rappeurs français qui se réclament de Three Six Mafia ne courent pas les rues) et quand c'est le cas, ils le font mieux que les autres. On vous en parlait déjà dans un article précédent.

 

Vîrus

 

Originaire de Rouen (déjà on part mal), Vîrus n'a pas vocation à être un artiste grand public mais ce n'est pas une raison pour ne pas se pencher sur son rap, d'une noirceur anxiogène mais toujours d'une précision chirurgicale côté écriture. Le truc de Vîrus, c'est de toujours jongler avec le fond et la forme pour finalement retomber sur ses pieds, la seconde étant systématiquement au service du premier. La phrase « ce que vous appelez punchline, j'appelle ça écrire » de Rocé s'applique entièrement à notre ami.

 

Al Kpote

 

Si Al Kpote est « connu », cela ne s'est jamais accompagné de retombées commerciales et l'intéressé ne s'en cache d'ailleurs pas : il a expliqué à plusieurs reprises qu'il comptait arrêter le rap. Comme il nous le racontait, le projet Ténébreuse Musique avec Sidi Sid n'a pu voir le jour que grâce au crowdfunding. La faute à un style peut-être trop spé où les mots « sucez » et « pute » sont des simples éléments de ponctuations ? Possible, mais cela n'a pas empêché d'autres rappeurs de percer en faisant à peu près pareil par la suite. On est paradoxalement dans une configuration où des jeunes rappeurs à succès déclarent sans complexe l'écouter et l'apprécier (Niska, Vald, Alpha Wann, Nekfeu, etc) mais leur public, lui, ignore totalement le rappeur d'Evry. Heureusement, Al Kpote a rencontré un accompagnateur providentiel en la personne de DJ Weedim, véritable bête de travail. La preuve, son nouvel album solo Sadisme et Perversion sort le 24 juin, entièrement produit par le DJ-beatmaker.

 

Le Studio Delaplage (et une partie de la scène caennaise)

 

Aelpeacha et ses nombreux confrères bossent depuis maintenant très longtemps, sans être particulièrement sortis de la case « rappeur west coast » qu'on leur avait attribués à leur arrivée. La France est un pays où la mode va et vient, et la leur n'a plus la côte, sans qu'on sache bien pourquoi. En effet les rythmiques sont dansantes, c'est quand même LA B.O. parfaite pour n'importe quelle journée passée au soleil, et côté prods, Aelpeacha et ses amis n'ont strictement rien à envier à ce qui se fait outre-atlantique. Mais bon, le Français moyen étant habitué à la grisaille, c'était voué à rester du rap de niche. Snif. Quant aux Caennais, ils ont eux pris un créneau hyphy, (toujours west coast mais plutôt vers la Bay Area), ce qui les condamnait d'avance, en plus de leur provenance éloignée et folklorique. Dommage également car un son comme Ouvre ta portière sur un keuf  avait le potentiel pour devenir un hymne. A noter que Sobre qui vit désormais à Paris a changé de style et a sorti son EP, Roi Noir, au début du mois.

Lalcko & Escobar Macson

 

Deux rappeurs à la personnalité particulièrement marquée, des univers puissants, des voix qu'on n'oublie pas... et un noyau dur de supporters, mais pas plus. Chacun a sorti un nombre conséquent de projets (Lalcko s'approche presque de la dizaine), a su développer un personnage qui ne ressemble pas aux autres, mais apparemment l'originalité n'était déjà plus à la mode à cette époque. Lalcko a beau être un monstre d'écriture et Escobar un adepte des phrases coups de poing, trop peu d'auditeurs sont au courant de leurs capacités.

 

Rrelativisons tout de même : à partir du moment où elle est créée, avec ou sans grand public, de la bonne musique reste de la bonne musique, pour l'éternité.



 

Photo : Capture d'écran Youtube

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Par Yérim Sar / le 23 juin 2016

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